« La Rate est Morte », conte bourguignon

Voici un conte de Bourgogne que mon arrière-grand-mère avait pris soin de noter, le préservant ainsi de l’oubli. Si l’on en croit la conteuse, cette histoire lui aurait été transmise par sa propre grand-mère, ce qui ferait remonter cette histoire au milieu du XIXe siècle minimum. Quelques termes employés proviennent du patois bourguignon et me sont malheureusement incompréhensibles. Si certains d’entre vous savent notamment ce qu’est un « vzou », n’hésitez pas à vous manifester dans les commentaires.

001 - Copie

Dessins figurant sur l’en-tête du manuscrit.

Il était une fois un rat et une rate qui vivait dans un petit village nommé Fléys. Ils habitaient une petite masure près de la maison de ma grande mère Barontini et c’est elle qui m’a raconté leur histoire :

Le rat avait quelques vignes qu’il cultivait de son mieux, aidé de sa femme. Le vin se vendait mal en ce temps là et ils étaient presque aussi pauvres que des souris d’église, mais ils s’aimaient beaucoup et, somme toute, vivaient heureux.

Un jour, le rat dit à la rate : « Ma femme, je m’en vais aujourd’hui à ma vigne sus Serre. Viens à midi m’apporter une bonne bouillie pour mon repas et nous travaillerons ensemble jusqu’au coucher du soleil. Bien entendu, la rate était d’accord et promit de n’être pas en retard.

Le rat mit sur son dos son petit houttriot et partit en recommandant : « Surtout ne perds pas ton temps en bavardant avec la voisine. » Puis il prit sa pieuche et disparut.

La rate s’affaira en courant de côté et d’autre, s’aperçut qu’elle n’avais plus de farine, perdit du temps en allant en emprunter à ma grand mère, alla chercher du lait à la ferme, mit une bourrée dans le foyer et faillit mettre le feu à la masure, enfin, elle fit tout de travers et se dépêcha pour rattraper le temps perdu. Elle pendit la marmite de bouillie à la crémaillère au dessus du feu et monta sur un tabouret pour la remuer avec la grande louche. Hélas, elle se pencha un peu trop et tomba dans le liquide bouillant où elle fut cuite en un moment.

Le rat ne voyant pas sa femme revenir, pensa qu’elle avait oublié ses recommandations, puis la faim le pressant, il revint à Fléys. Il ne s’étonna pas de l’absence de sa femme qui était toujours à vasigauder chez les voisines et, voyant que la bouillie était cuite, il s’en versa une grande assiette et se mit à manger. C’était bon ! Pourtant, quand il trouva de la viande, il s’étonna et tirant tout le morceau sur le bord de l’assiette, il vit que c’était sa femme bien-aimée et se lamenta et même il se déconforta. Le petit vzou qui était sur le bord du rouet, voyant cela se mit à vziller.

Une vieille selle qui était dans un coin demanda pourquoi il faisait cela et le vzou répondit :

– La Rate est morte, le Rat s’en déconforte, moi je vzille.

– Ah, dit la seille, alors moi je vais danser.

Le banc qui s’en étonnait s’entendit répondre :

– La Rate est morte, le Rat s’en déconforte, le vzou vzille, je danse.

– Parfait ! dit le banc, moi et les autres bancs, nous allons sauter.

Il le fit et expliqua aux charrettes qui n’y comprenaient rien :

 – La Rate est morte, le Rat s’en déconforte, le vzou vzille, les selles dansent, les bancs sautent en signe de deuil.

– Bon dirent les charrettes, puisqu’il en est ainsi, nous irons aux bois toutes seules.

Mais les chênes, les voyant arriver, dirent :

– Que faites vous seules aux bois ?

Les charrettes répondirent :

– La Rate est morte, le Rat s’en déconforte, le vzou vzille, les selles dansent, les bancs sautent, et nous, allons aux bois toutes seules !

– Vraiment ! dirent les chêne, et bien nous allons tomber. Et tous les chênes tombèrent !

Vra-ouf.f.f.!!! Les corbeaux qui nichaient dans la ramure, les invectivèrent, mais les chênes dirent :

– La Rate est morte, le Rat s’en déconforte, le vzou vzille, les selles dansent, les bancs sautent, les charrettes vont aux bois toutes seules et nous, nous tombons.

– Croa, croa, malheur, répondirent les corbeaux, nous avons trop de chagrin. Frères, allons nous noyer à la fontaine du Bois !

La fontaine n’en croyait pas ses glouglous et bégayait :

– Vous êtes fous, vous êtes fous !

Mais, disaient les corbeaux entre deux hoquets :

– La Rate est morte, le Rat s’en déconforte, le vzou vzille, les selles dansent, les bancs sautent, les charrettes vont aux bois toutes seules, les chênes tombent et nous, nous nous noyons.

– C’est donc ça, dit la fontaine, alors je vais tarir.

A la petite fille qui venait remplir ses deux bruchets et ne trouvait plus d’eau, la fontaine expliqua :

– Ma chère, écoute bien : La Rate est morte, le Rat s’en déconforte, le vzou vzille, les selles dansent, les bancs sautent, les charrettes vont aux bois toutes seules, les chênes tombent, les corbeaux vont se noyer et moi je taris.

La petite fille se mot à pleurer, puis elle donna un grand coup de pied dans ses bruchets qu’elle casse et dit à sa mère qui la grondait :

– Que veux tu maman, la Rate est morte, le Rat s’en déconforte, le vzou vzille, les selles dansent, les bancs sautent, les charrettes vont aux bois toutes seules, les chênes tombent, les corbeaux vont se noyer, la fontaine tarit et je casse mes deux bruchets.

– Ma foi, dit cette femme qui se préparait à cuire du pain, je ne vois rien d’autre à faire que jeter ma pâte à la grand’treue.

– Quoi, dit l’homme qui passait, conduisant ses bœufs. Qu’y a-t-il ?

– C’est, dit la femme, que la Rate est morte, le Rat s’en déconforte, le vzou vzille, les selles dansent, les bancs sautent, les charrettes vont aux bois toutes seules, les chênes tombent, les corbeaux vont se noyer, la fontaine tarit, la petite fille casse ses deux bruchets, moi je jette ma pâte à la grand’treue.

– Dans ce cas, dit l’homme, moi je tue mes boeufs.

Pan, pan, pan, pan !

Un moissonneur portant son fiau sur l’épaule, l’interpella sans ménagements :

– Hé, l’homme, holà, vous êtes complètement fou ?

– Ah, dit l’homme, vous ne savez donc pas que la Rate est morte, le Rat s’en déconforte, le vzou vzille, les selles dansent, les bancs sautent, les charrettes vont aux bois toutes seules, les chênes tombent, les corbeaux vont se noyer, la fontaine tarit, la petite fille casse ses deux bruchets, la femme jette pâte à la grand’treue, moi je tue mes bœufs.

Pas tant d’histoire, dit le moissonneur, il faut une fin à tout ça et si la Rate est morte, le Rat s’en déconforte, le vzou vzille, les selles dansent, les bancs sautent, les charrettes vont aux bois toutes seules, les chênes tombent, les corbeaux vont se noyer, la fontaine tarit, la petite fille casse ses deux bruchets, la femme jette pâte à la grand’treue, l’homme tue ses bœufs, alors moi, j’fous mon fiau au trou d’mon cul, v’la tout foutu !

Une réflexion sur “« La Rate est Morte », conte bourguignon

  1. Bonjour !
    Passée sur votre page par un concours de circonstances, je ne résiste pas à l’envie de répondre à votre question sur le vzou. En effet, j’ai l’intuition qu’il s’agit d’un grillon qui vzille (grésille). Si je n’ai rien trouvé sur Internet pour confirmer cette impression, je n’ai pas non plus cherché pendant des heures, je vous souhaite donc meilleure chasse que moi.
    En tout cas, un grillon grésille ou craquette, et nos ancêtres le déménageaient lorsqu’ils changeaient de foyer. C’était donc un animal très proche des habitants d’une maison.
    Mais j’espère que d’autres personnes vous ont répondu depuis que vous avez posté ce conte…
    Bonne continuation à vous, et merci pour cette drôle d’histoire !

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