Arthur Machen – Songe d’une nuit d’été

robert huskissonVoici un article de l’écrivain britannique Arthur Machen à propos des fées. Ces dernières apparaissent dans bon nombre de ses nouvelles fantastiques et horrifiantes, souvent associées à la « Théorie Pygmée », relecture ethno-historique du folklore féerique ayant jouit d’un certain crédit au cours du XIXe siècle. « A Midsummer Night Dream » fut originairement publié en 1924 dans le livre regroupant plusieurs essais de l’auteur intitulé Dog and Duck.


Songe d’une nuit d’été

par Arthur Machen

 

C’est en avril, si je me souviens bien, que j’ai dit quelques mots sur les fées. Je crains avoir parlé des canulars propres à ce mois et d’avoir plus ou moins prouvé qu’ils ne prospéraient pas qu’en avril mais bien toute l’année. Prenons par exemple le cas des fées du Yorkshire, comme nous les appelons communément, ou des « prétendues » fées si l’on privilégie la rigueur journalistique. Vous connaissez l’histoire : deux jeunes femmes du Yorkshire, dont l’une avait, me semble-t-il, une expérience pratique et professionnelle de la photographie, avaient pour habitude de se promener et de prendre quelques clichés ensemble à la campagne. Mais, fait étrange, au moment du développement des plaques apparaissaient, outre leurs portraits, les fleurs et les feuilles, certaines formes facilement identifiables comme étant des fées, des fées de médiocre facture artistique. En mesurant un de ces personnages par rapport au visage de la fille, je donnerais à cette petite créature vingt ou trente centimètre de hauteur. Elle était apprêtée et avait des ailes comme toutes les fées que l’on peut voir sur les images ou dans les livres pour enfants. Si vous produisez une pièce de théâtre féerique pour Noël, vous habilleriez le chœur de la même manière que cette fée là, et les personnages principaux porteraient un habit similaire, quoique plus riche, avec davantage de paillettes sur les ailes. En un mot, cette fée photographique est une convention, rien de plus. C’est pourquoi je ne peux y croire. Il m’est impossible d’admettre que les inventions récentes des conteurs, des artistes et des metteurs en scène du XIXe siècle soient parvenues à se projeter dans la nature. Aucune fée de ce genre n’a sa place dans l’ancienne tradition. Nous sommes maintenant en juin, le mois des fées, du Songe d’une nuit d’été, alors intéressons-nous un peu au Petit Peuple.

serveimage

Fée offrant un bouquet de campanules à Elsie (1920)

Commençons par la fée conventionnelle, la fée photographique, celle que nous venons d’évoquer. Je fais remonter cette petite créature à Shakespeare et à Herrick. Selon la réplique de Mercutio, la Reine Mab s’est rendue à l’étranger dans une noisette creuse. Chez Herrick, Obéron boit son vin dans une pâquerette et son pain n’est qu’un grain de blé. Effectivement, voilà des entités minuscules ! La Reine Mab doit donc avoir à peu près la taille d’une mouche domestique tandis qu’Obéron doit être aussi gros qu’un rat des champs. Hans Andersen, qui s’occupa plus de fantaisie que de folklore, fait apparaître de telles fées dans ses contes, cachées parmi les tulipes. Mais, pour autant que je sache, cette fée est une invention purement littéraire. On la rencontre tout d’abord dans la littérature élisabéthaine, puis elle gagna quelques centimètres dans la littérature du XIXe, principalement parce qu’aucun écrivain ou artiste n’est capable de manier une reine des fées aussi grande qu’une mouche. La fée des contes pour enfants arrive à peu près à la même taille que celles du Yorkshire, entre quinze et trente centimètres environ. Mais, comme je l’ai dit, ni la petite Mab, ni le minuscule Obéron de Herrick, ni le lutin des livres d’images modernes n’ont leurs équivalents dans la véritable tradition populaire. Les fées étaient, il est vrai, désignées comme étant le « Petit Peuple » et, par conséquent, les poètes ont peut-être imaginé Mab capable de grimper dans une noisette en exagérant. Mais l’ancienne conception est également présente chez Shakespeare. Les fausses fées qui affligent Falstaff dans Les Joyeuses Commères de Windsor ne sont autres que les enfants de Windsor. Elles sont donc censées faire entre un mètre et un mètre vingt. Telle devait être la hauteur traditionnelle du « Petit Peuple ». Ainsi en est-il du Leprechaun irlandais, ce cordonnier féerique avec son chaudron d’or.

Une théorie des plus tentantes s’offre alors à nous. Il a été avancé que la tradition des fées aurait pour origine le souvenir que les Celtes conservèrent de la petite race à la peau sombre qu’ils supplantèrent. Il y a de bonnes raisons de soutenir cette thèse. Il y a quelques années seulement, une certaine colline d’Irlande fût excavée. Cette colline était connue depuis des temps immémoriaux sous le nom de Cratère des Fées. Le Petit Peuple y habitait, on avait aperçu la lumière de leurs feux briller dans la nuit noire. Enfin, cela avait dû être le cas il y a mille ans. Les fouilles de cette colline ont montré qu’une race préceltique primitive y avait vécu, jusqu’à ce que les Danes fasse irruption dans leur cachette vers Xe siècle. Et les lueurs féeriques ? Un puits de cheminée obstrué fut découvert dans cet habitat secret. Lorsque le Petit Peuple faisait de grands feux, les flammes durent sans doute s’élever, scintillant au sommet de la colline, et être aperçues par quelque vagabond égaré dans la nature et les ténèbres. Quelle histoire cet homme dû raconter après avoir retrouvé son chemin vers des feux plus conviviaux ! Et ces histoires de charmants enfants enlevés par le Petit Peuple pour aller vivre avec eux dans les collines creuses tandis que des bébés sombres et rabougris, les changelins, étaient laissés à leur place ? Il est probable que ce genre de chose soit arrivé.

21859492

Vue en coupe du tumulus de Newgrange

Il est donc probable que ces insulaires préceltiques aient joué un rôle important dans la tradition féerique, mais pas exclusivement. Les fées sont aussi des dieux et des déesses de l’ancien temps, à la dignité désormais diminuée mais encore puissants et, chose notable, presque toujours mauvais. Il y a une quarantaine d’années, je discutai des coutumes d’autrefois avec un vieux fermier de Monmouthshire qui me raconta que, dans sa jeunesse, les gens avaient pour habitude d’accrocher de l’aubépine à leur porte pour éloigner les fées. Il y a huit ans, alors que je me rendais du côté de Belfast, mon ami, un pragmatique homme d’affaire presbytérien, m’expliqua qu’un frêne des montagnes avait été planté près de chaque maison dans le but de repousser les fées. Nous sommes bien loin des fantaisies de Shakespeare et de Herrick, loin des petits être bienveillants des livres pour enfants. Dans la vraie tradition populaire, les fées sont toujours redoutées, en partie parce qu’elles sont d’anciennes divinités condamnées par la foi chrétienne mais également de petits êtres sombres vivant sous les collines et enlevant les enfants celtes de leurs foyers chrétiens. Je pense que vous avez là les principales composantes de la tradition féerique, mais il y en a d’autres. Parfois, la fée se rattache à un élémental, l’esprit d’un des quatre éléments selon l’ancienne théorie : l’air, le feu, la terre et l’eau. Les Sylphes étaient associés à l’air, les Salamandres au feu, les Gnomes à la terre, les Ondines à l’eau. Je suis désolé mais j’ignore à quel point Paracelse, qui a établi cette classification, s’écarte de la tradition, invente ou compose à partir des étranges manuscrits interdits qu’il a lu. Je ne suis pas certain du caractère de ces esprits élémentaires. Le caractère de certains domestiques est impénétrable, il en va de même ici. Mais je ne me rappelle pas spécialement avoir entendu du bien sur les Salamandres, du moins, en tant qu’esprits du feu : je n’insinue rien contre l’inoffensif lézard ou l’ustensile de cuisine trop peu employé qui portent ce nom. Pour ce qui est des élémentaux, lisez Le Compte de Gabalis, un curieux traité du XVIIe siècle.

Vous avez encore un autre type de fée, le Robin Goodfellow, Lob-lie-by-the-fire, le démon de Lubber, qui travaillerait volontiers pour vous la nuit et battrait votre grain si vous lui laissiez un bol de crème pour se rafraîchir. Il y a enfin la Reine de Fées, que les mortels visitent parfois et qui, comme dans le conte de Walter Map, voient s’écouler trois cent ans en une seule nuit. Telle fut celle que Thomas de Ercildounson finit par rejoindre. Je ne suis pas certain qu’il en alla de même pour Tannhauser et sa dame Vénus, mais je sûr qu’elle n’avait rien à voir avec la fée du Yorkshire sur la plaque photographique.

 

Traduction : Merle Bardenoir

Cet article vous a plu ?
Buy Now Button

 

4 réflexions sur “Arthur Machen – Songe d’une nuit d’été

  1. Pingback: Lord Dunsany – Le Sphinx à Gizeh | Merle Bardenoir

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s