Alan Moore parle de magie

news-alan-moore-impressive-credentials-2 - CopieDans le film intitulé « The Mindscape of Alan Moore », l’auteur britannique expose sa conception de la magie en lien avec l’art, l’écriture et la religion. Son intéressant point de vue sur la question m’a paru digne d’être traduit en français et prolonge la réflexion finale du web-documentaire diffusé par Arte en septembre dernier à l’occasion de la sortie du roman Jérusalem.


Alan Moore parle de magie :

 

« A mes quarante ans, au lieu d’ennuyer simplement mes amis avec une crise de la quarantaine sans intérêt, il m’a paru plus intéressant de les terrifier et de devenir fou en me déclarant magicien. Cela couvait déjà depuis longtemps, comme une finalité logique à ma carrière d’écrivain. Le problème avec la magie, qui à bien des égards est une science du langage, est qu’il faut se méfier de ce qu’on dit, car si tu prétends d’un coup être magicien en ne sachant pas ce que cela implique, tu risques  de te réveiller un beau jour et de découvrir que c’est exactement ce que tu es.

Il y a pas mal de confusion sur ce qu’est véritablement la magie, je pense que cela mérite d’être éclairci. Quand tu te réfères à ses premières définitions, la magie est souvent désignée comme l’Art. Je pense que cela est absolument littéral, que la magie c’est l’art et que l’art, que ce soit l’écriture, la musique, la sculpture ou n’importe quelle autre de ses formes, est littéralement magique. Tout comme la magie, l’art est la science de manipuler des symboles, des mots ou des images afin d’engendrer des modifications dans la conscience. Le vrai langage de la magie semble tout autant parler d’écriture et d’art que d’évènements surnaturels. Un grimoire par exemple, le livre des sorts, est juste un ouvrage de grammaire fantaisiste. En effet, lancer un sort revient simplement à épeler, manipuler des mots pour transformer la conscience des gens. C’est pour ça que, dans le monde contemporain, il me semble qu’un artiste ou un écrivain est ce qui se rapproche le plus de ce qu’on pourrait appeler un chaman.

Je crois que toute culture a émergée du culte. A l’origine, l’ensemble des facettes de notre culture, qu’elles soient artistiques ou scientifiques, était le domaine du chaman. Le fait qu’à l’heure actuelle ce pouvoir magique ait dégénéré jusqu’à devenir manipulation et divertissement bon marché est, à mon sens, une tragédie. En ce moment, les gens qui utilisent le chamanisme et la magie pour modeler notre culture sont des publicistes. Au lieu d’essayer d’ouvrir les yeux des gens, leur chamanisme est utilisé comme un opiacé visant à tranquilliser le peuple et à le rendre docile. Leur boîte magique télévisuelle, leurs slogans magiques et leurs jingles peuvent faire en sorte que tout le monde dans le pays pense à la seconde même aux mêmes mots et aux mêmes trivialités.

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Image tirée du film V pour Vendetta

Dans tout type de magie, il y a une composante linguistique extrêmement importante. La tradition de magie bardique accordait une place plus élevée et plus crainte au barde qu’au magicien. Le magicien pouvait te maudire, te faire perdre l’usage de tes mains ou faire en sorte que ton enfant naisse avec un pied-bot. Le barde, lui, ne jetait pas de malédiction mais composait une satire capable de te détruire. Si c’était une satire pertinente, elle ne te détruisait pas seulement aux yeux de tes associés mais également aux yeux de ta famille ainsi qu’à tes propres yeux. Et si c’était une satire pertinente et bien formulée, elle était capable de te survire et de perdurer des dizaines, voire des centaines d’années. Après ta mort, les gens continuaient à la lire et à rire de toi, de ta misère et ton absurdité. Les écrivains et les gens qui commandaient aux mots étaient craints et respectés, tout autant que ceux qui manipulaient la magie.

Plus tard, je pense que les artistes et les écrivains se sont autorisés la trahison. Ils ont accepté la croyance dominante considérant l’art et l’écriture comme de simples formes de divertissements et non plus comme des forces transformatives capables de modifier l’être et la société. Du simple divertissement, des choses capables d’occuper vingt minutes ou une demi-heure en attendant la mort… Le rôle des artistes n’est pas d’offrir au public ce que celui-ci demande. Si le public savait ce dont il a besoin, il ne serait plus le public mais l’artiste. Le rôle des artistes est d’apporter au public ce dont il a besoin !

Ma carrière de magicien continue à évoluer. Je crois maintenant que, d’une certaine manière, l’art et la magie sont interchangeables. L’art est la manière la plus naturelle que j’ai d’exprimer des idées magiques. C’est passé par mes écrits en prose, dans des œuvres telle que La Voix du feu, et de manière encore plus manifeste dans les performances que j’ai réalisé en divers lieux au cours de ces huit dernières années. Ce sont de jolis petits artefacts psychédéliques à proprement parler, qui happent le spectateur que nous essayons d’inclure dans la performance et qui l’entraînent dans un voyage narratif visant à submerger sa sensibilité, à le faire passer dans une sorte d’état psychédélique en espérant pouvoir changer ainsi sa conscience et le conduire en différents endroits, à différents niveaux et, avec un peu de chance, vers de nouveaux espaces magiques.

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Performance d’Alan Moore et Mitch Jenkins, « Unearthing »

Lorsque nous exerçons la volonté de notre Moi véritable, nous exerçons inévitablement la volonté de l’univers. En magie, ces deux choses sont indifférenciées. Chaque âme humaine est en fait une seule âme, l’âme de l’univers lui-même, et si tu exerces la volonté de l’univers, il est impossible de mal faire les choses. Le seul endroit où les dieux et les démons existent indubitablement, c’est dans l’esprit de l’homme où ils sont réels dans toute leur grandeur et leur monstruosité.

A ce que j’ai pu comprendre, la tâche essentielle de la magie dans la tradition occulte occidentale est la recherche du Moi avec un M majuscule. C’est le Grand Œuvre, l’or cherché par les alchimistes, la Volonté, l’Âme, cette chose qui est en nous par delà l’intellect, le corps et les rêves, notre dynamo intérieure si l’on veut. C’est l’unique chose, et la plus importante, que nous puissions atteindre : la connaissance de notre Moi propre. Mais il y a un nombre effrayant de personnes semblant non seulement désireuses d’ignorer le Moi mais aussi de s’effacer elles-mêmes. C’est horrifique, mais on peut quasiment comprendre ce simple désir d’anéantissement, car il y a trop de responsabilités à posséder quelque chose d’aussi précieux qu’une âme. Et si tu la brisais ? Et si tu la perdais ? Ne serait-il pas mieux de l’anéantir, de l’étouffer, de la détruire, de ne pas avoir à vivre avec la douleur de lutter avec elle tout en essayant de la garder intacte ? Je pense que c’est ainsi que les gens plongent dans l’alcool, la drogue, la télévision, dans toutes les addictions que notre culture dégueule et qui peuvent être vues comme une tentative délibérée de détruire le lien et la responsabilité qu’engendre l’acceptation de posséder un Moi supérieur et d’avoir à le préserver.

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Illustration de la bande-dessinée Watchmen

Je me suis penché sur l’histoire de la pensée magique pour comprendre où cela avait commencé à mal tourner et, pour moi, ça a commencé avec le monothéisme. Je veux dire par là que, lorsqu’on regarde l’histoire de la magie, ses origines remontent aux cavernes, au chamanisme, à l’animisme, à la croyance que tout ce qui se trouve autour de nous, chaque arbre, chaque pierre, chaque animal, est habité par une sorte d’essence, par une espèce d’esprit avec lequel il est possible de communiquer. Certains chamans ou visionnaires de premier ordre avaient la responsabilité de canaliser les idées utiles à la survie. Mais quand vinrent les civilisations classiques, on constate que tout cela fut hautement formalisé.

Le chaman agissait purement comme un intermédiaire entre les esprits et les gens, il remplissait ce rôle au sein du village ou de la communauté. On peut le voir comme une sorte de plombier spirituel. Tu sais, au sein d’un groupe chaque personne a une fonction qui lui est propre. La personne qui chassait le mieux devenait chasseur, la personne qui communiquait le mieux avec les esprits, soit parce qu’elle était un peu dingue, soit partiellement détachée du monde matériel, devenait chaman, et non pas maître d’une arcane secrète. Elle redistribuait ensuite l’information, car on croyait que c’était utile à la communauté.

Quand on observe l’émergence de la culture classique actuelle, tout ça fut formalisé de sorte que des panthéons divins apparurent, et chaque dieu eut une caste de prêtres pouvant servir jusqu’à un certain point d’intermédiaires en enseignant l’adoration de ce dieu. La relation entre les hommes et les dieux pouvait donc être perçue comme un chemin d’accès vers leur Moi le plus élevé, ce qui restait plutôt direct.

Quand  le christianisme arrive, quand le monothéisme arrive, une caste de prêtres venant se positionner entre les fidèles et leur objet d’adoration apparait. La caste des prêtres devint une sorte d’intermédiaire spirituel entre l’humanité et la divinité enfouie au fond d’elle-même. Il n’y a plus de relation directe avec la divinité, même les prêtres ne sont pas forcément en relation avec elle. Ils possèdent juste un livre qui parle de personnes ayant vécu il y a longtemps et qui, eux, étaient en lien directe avec la divinité. Mais ça, ça va encore. Inutile d’avoir des visions miraculeuses ou de discuter avec les dieux. En fait, si ce genre de choses t’arrive, tu es probablement cinglé. Dans le monde moderne, ces choses là n’arrivent pas. Les seules personnes autorisées à parler avec les dieux, et de manière très unilatérale, sont les prêtres.

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Illustration tirée de Promethea

Pour moi, le monothéisme est une grande simplification. La Kabbale par exemple possède une multiplicité de dieux, mais au sommet du diagramme cabalistique, l’Arbre de Vie, se trouve cette sphère unique qui est Dieu absolu, la Monade, quelque chose d’indivisible. Et tous les autres dieux, ainsi que tout le reste de l’univers bien entendu, sont une sorte d’émanation de ce dieu. Aucun problème avec ça. Mais lorsque tu suggères qu’il n’y a que ce Dieu unique, à une hauteur hors de portée de l’humanité, et qu’il n’y ait rien entre les deux, tu limites et simplifies les choses.

J’ai tendance à voir le paganisme comme une sorte d’alphabet, de langage, comme si tous les dieux constituaient ses lettres. Ils expriment des nuances, des variantes sémantiques ou des subtilités idéelles, tandis que le monothéisme est une simple syllabe qui ressemble à un truc du genre « ooooouh ! » Un bruit de singe. Tu peux presque imaginer les dieux se sentir offusqués et devenir méprisants. Pourquoi réduire toute la richesse de concepts spirituels disponibles à cette unique note plaintive dont on ignore le sens ?

Les alchimistes avaient deux composantes dans leur philosophie, ce sont les principes de Dissolution et de Coagulation. En gros, la Dissolution équivalait à l’analyse. C’était prendre les choses séparément et voir comment ça fonctionne. La Coagulation, c’était la synthèse, essayer de réunir ces pièces désassemblées afin d’accroitre leur efficacité. Ce sont deux principes très importants qui, dans la culture, peuvent s’appliquer à presque tout. En littérature par exemple, il y a récemment eu une vague de déconstruction postmoderniste. Ça, c’est Dissolution. Il serait peut-être temps d’apporter un peu plus de Coagulation dans le domaine des arts. Après avoir tout déconstruit, nous devrions vraiment commencer à recoller les morceaux. »

 

Traduction : Merle Bardenoir

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2 réflexions sur “Alan Moore parle de magie

  1. Merci pour cette transcription, lecture enrichissante, j’adore ! J’aime beaucoup sa vision et je la découvre.

    Remarque (im)pertinente du jour qui n’a rien à voir avec le contenu de l’article : la tenue que porte Alan Moore se marie très bien avec le fonds de ton blog. (voilà voilà xD)

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