Incertitude et vanité des arts et des sciences

proxy.duckduckgo.comHenri-Corneille Agrippa est principalement connu pour sa Philosophie Occulte mais fût aussi, et paradoxalement, l’auteur d’un ouvrage sceptique au titre radical : De incertitudine et vanitate omnium scientiarum et artium. La dernière traduction française de ce texte commençant à dater, j’ai souhaité revenir au latin pour proposer une nouvelle version de son adresse liminaire au lecteur. A la fois drôle et mordante, cette entrée en matière se veut programmatique puisqu’elle énumère les multiples champs disciplinaires qu’Agrippa va invectiver.


Henri-Corneille Agrippa

Sur l’incertitude et la vanité
de tous les arts et toutes des sciences

Au lecteur

As-tu conscience, lecteur attentif, de la tâche herculéenne, magnanime et audacieuse qui m’incombe en m’attaquant ainsi à tous les arts et à toutes les sciences ? Car je pars effectivement combattre ces universels et robustes géants dans l’arène, les défier et les pourchasser ! Le sourcil froncé des docteurs, l’érudition des licenciés, l’autorité des maîtres, la connaissance des bacheliers, le zèle des scholastiques et celui des techniciens, tout frémit déjà et s’insurge contre moi. N’est-ce pas semblable ou pire encore que de devoir frapper le lion de Némée avec une masse, anéantir l’hydre de Lerne par le feu, occire le sanglier d’Erymanthe, attraper la biche de Cérynie aux bois d’or, cribler de flèches les oiseaux du lac Stymphale, étouffer Antée à mains nues, fixer des colonnes dans l’océan, vaincre Géryon le tricéphale, conduire les bœufs, tuer le taureau, triompher d’Achéloüs en combat singulier, enlever les chevaux de Diomède, trainer Cerbère au bout d’une chaîne ou dérober les pommes d’or du jardin des Hespérides ? Il convient de m’accorder que les nombreux exploits accomplis par Hercule sont tout aussi difficiles et non moins périlleux que de venir à bout des monstres que l’on rencontre dans nos établissements et dans nos institutions. Je sais pertinemment que le corps à corps sera sans pitié, car cette guerre semée d’embuches m’oppose à des adversaires si puissants que leur force équivaut à celle d’une armée. Hélas, combien de machinations vais-je devoir affronter ? Combien d’efforts harassants à fournir ? Combien d’opprobres à essuyer ?

Les premiers à m’importuner seront ces pouilleux de grammairiens qui, sur l’étymologie du nom Agrippa, voudront faire de moi un podagre. Ébahis par la chose, les poètes reprendront ça dans leurs vers à la manière de Momus ou de cette chèvre d’Esope. La calomnie des historiens me fera passer pour quelqu’un d’encore plus impie que Pausanias ou Érostrate. Ces vieux boucs de rhétoriciens, l’air terrible, l’œil furieux, pousseront les hauts cris et m’accuseront de félonie avec maintes imprécations et gesticulations. Les biographes monstrueux affadiront ma pensée jusqu’à la rendre spectrale. Les hargneux dialecticiens jetteront contre moi leurs innombrables syllogismes. Les sophistes volubiles tenteront de me plomber avec leurs inépuisables formules ambigües. Avec son absurde verbiage empreint de solécisme, le barbare lulliste me fera perdre la tête. Les astronautes impies me proscriront du ciel et de la terre. Soucieux de dénombrer le moindre atome, les comptables déclareront que mes dettes sont astronomiques. Le hasard s’acharnera à me mettre au garrot. Ces salauds de pythagoriciens m’attribueront des chiffres malchanceux. A coup d’estoc, les géomètres me jetteront en de tristes geôles et de sinistres bâtisses. Les musiciens répandront d’ignobles rumeurs auprès de public qui m’acclamera dans un charivari de sifflements et de huées tout en frappant sur des bassines, des chaudrons et des poêles, pire que pour un remariage. Les dames pomponnées m’excluront de leurs rondes, les séduisantes jeunes filles me refuseront leurs baisers. Les bavardes servantes se gausseront de moi comme d’un chameau qui danse. L’histrion incarnera mon rôle dans quelque déshonorante tragédie. De leurs innombrables mains, les gladiateurs me bousculeront de toutes parts. Les complexes géomètres me jetteront dans leurs triangles, leurs carrés et leurs cercles puis m’étrangleront avec un nœud gordien dont je ne pourrai me défaire. En de folles visions, je serai peint et sculpté plus difforme qu’un singe ou que Thersite lui-même. Les cosmographes vagabonds me relègueront au delà du pays des Sauromates et des glaces. Par un réseau secret de canalisations, l’inexpugnable et dédalique architecte me conduira en d’indescriptibles labyrinthes. Les métallurgistes chtoniens m’enverront à la mine. Les astrologues feront peser une menace fatale sur moi et la vertigineuse révolution des cieux m’empêchera toute ascension. Les devins n’auront que de mauvais augures. Les importuns physiognomonistes me diffameront, me déclarant stérile et frigide au jeu de Vénus, aussi débile qu’un ânier d’après la métoposcopie de mon encéphale. Les chiromanciens conjectureront de sinistres accidents. Les aruspices augureront de tristes auspices. Je serai pris pour cible par les foudres et les flammes punitives de Jupiter selon les pronostics des observateurs. L’onirologue peuplera mes songes de terreurs nocturnes et de sombres lémures. Le prophète délivrera quelques prédictions ambigües et décevantes. Le mage prodigieux me changera, comme un certain Apulée ou Lucien, en âne, non pas doré mais stercoraire. Je serai persécuté par les spectres innombrables des noirs démonistes. Le premier invocateur sacrilège me consacrera έίς χόϱαχας, ou dans un vaste cloaque. Avec leurs imprécations, les cabalistes circoncis viendront me détracter. L’impotent prestidigitateur me fera apparaître acéphale et châtré. Les philosophes contentieux m’opposeront leur opinons belliqueuses tandis que les pythagoriciens ambulants me feront transmigrer entre chien et crocodile. Je serai reclus dans une grande jarre ou dans un sépulcre par la ligue des mordants cyniques. Les pestilents académiciens réclameront que ma femme soit à tout le monde. Les gloutons épicuriens m’achèveront à force de beuverie. Les péripatéticiens impies mortifieront mon âme et m’excluront du paradis. Les sévères stoïciens dénieront mes affects humains et me transformeront en fougère. Parlant pour ne rien dire, les métaphysiciens me feront perdre la raison avec des choses paradoxales issues, tout comme Démogorgon, du chaos, qui jamais ne sont ni ne furent. Les censeurs éthiques confisqueront tous mes papiers. Le législateur politique m’empêchera d’occuper toute fonction. Je serai chassé de la cour par le prince voluptueux. Les ambitieux aristocrates m’expulseront des banquets. Le peuple misérable me jettera l’opprobre dans les rues. Le terrible tyran me tourmentera cruellement, m’enfermant dans un taureau de Phalaris. La factieuse oligarchie me bannira. La plèbe impétueuse, sale bête aux nombreuses têtes, trouvera une bonne raison pour me détruire. Je serais accablé, accusé de trahison par l’ensemble de la république. Les prêtres avares m’interdiront d’accéder à l’autel. Depuis les tribunes, d’insolents hypocrites au visage masqué me harcelleront. Les papes omnipotents retiendront mes péchés à tout jamais, me condamnant aux flammes. Les putains salaces me menaceront avec la syphilis. Le maquereau rapace et la maquerelle alcoolique me délivreront de ma bourse. Les mendiants ulcérés me barreront l’accès aux hospices. Dans leurs tournoiements, les quêteurs m’offriront le rabique et mordant feu sacré tout en me destituant de mes indulgences. Pour régler ses dettes, l’économiste imprudent et dépensier me livrera au boucher. Le marin blasphémateur me jettera sur Scylla. Le marchand cupide me ruinera avec ses taux d’intérêt. Le larron comptable volera mes impôts. Les rudes paysans m’éjecteront des jardins amènes. Les oisifs pasteurs souhaiteront que les loups me dévorent. Dans sa dérive, le pêcheur me lancera un hameçon maquillé. Le criard veneur lâchera ses faucons et ses chiens sur moi. Je serai dépouillé par le puissant militaire en armes, tenu à distance sur ordre de la haute noblesse. Les hérauts encapés me sépareront de mon illustre lignée et clameront lors des tournois de chevalerie que je suis ravalé au rang de vilain. Les médecins scatophages me perfuseront avec des excrétions urinaires. Le loquace logicien débattra de mes maux plutôt que de m’apporter des remèdes opportuns. En réitérant chacune de ses expériences, le téméraire empiriste me mettra en danger de mort. Le fallacieux méthodiste délaiera son traitement pour tirer profit de ma maladie. Les sordides pharmaciens me purgeront avec leurs clystères. Les chirurgiens émasculés me retireront les dents et les testicules. Les cruels anatomistes solliciteront ma dissection. L’immonde vétérinaire m’imposera la corvée du charroi et la poussière du quadrige m’aveuglera. Le diététicien prévaricateur m’affamera. Le cuisinier pansu me gavera de plats insipides. En me tenant à distance de ses fourneaux, le prodigue alchimiste m’empêchera d’être riche. Les juristes inexpugnables me noieront sous la glose de leurs énormes volumes. Les fats légistes m’accuseront de lèse-majesté. Les arrogants canonistes m’excommunieront en prononçant d’effroyables exécrations à mon encontre. Les avocats litigieux prononceront mille calomnies contre moi. De connivence avec mes adversaires, le procureur sournois desservira ma cause. Le notaire douteux falsifiera ma signature. Le juge inexorable condamnera mes actes et refusera toute décision contraire en appel. L’impérieux chancelier n’accréditera pas le sceau apposé à mes réponses. Les théosophes obstinés me déclareront hérétique et m’imposeront l’adoration de leurs idoles. Nos maîtres hautains exigeront ma palinodie et les géants Atlas de la Sorbonne me chasseront.

Vois-tu, lecteur, combien de périls me menacent ? Cependant, il me sera plus facile d’échapper à ces affronts si tu entreprends cette lecture en ayant soif de vérité tout en étant dépourvu de malveillance et animé par de bons sentiments.

 

Traduction : Merle Bardenoir

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