Souvenirs d’une plante carnivore

DroseraIl y a dix ans de ça, quatre jeunes gens issus de la région parisienne durent trouver de toute urgence un nom de groupe pour pouvoir figurer sur les affiches de leur premier concert. Après moult délibérations, ils finirent par opter pour Droserae, sorte de plante carnivore recouverte d’une rosée visqueuse dont les insectes ne peuvent se dépêtrer, affichant par là leur attrait pour l’aspect prédateur de la nature où animal et végétal se confondent tout en défiant les classifications idéalistes et stéréotypées. Nous espérions également piéger ainsi l’attention du public.

A l’origine de cette formation nous étions deux, moi et Plastic Louis, futur batteur de groupe dont le pseudonyme fait écho au bruit que produisait ses baguettes sur les pads caoutchouteux de son instrument électronique. Amateurs de métal, nous avions déjà commencé à jouer ensemble tout en nous intéressant de plus en plus à la scène industrielle et post-industrielle. Le choc et la fascination qu’exerça la sortie du film Control d’Anton Corbijn en 2007 nous poussa finalement à chercher d’autres partenaires pour monter un groupe de rock aux influences gothiques.

Le premier à répondre aux étranges annonces que j’avais éparpillé aux quartes coins sur le web fut Mythe Errant, le guitariste. Garçon introverti, éternellement empêtré dans des problèmes de cœur et pratiquant le politiquement incorrect comme sport de combat, son état d’esprit semblait tout droit venir de la scène alternative française des années quatre-vingt. Tête baissée et les yeux rivés au manche, sa posture avait également un côté shoegaze. Nous commençâmes à répéter tous les trois mais l’absence de basse se faisait cruellement sentir.

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Mythe Errant et Plastic Louis chevauchant des épaves calcinées.

Ce n’est que quelques mois plus tard que Mascozis vint compléter le groupe en passant par des voies similaires. Nous étions nerveusement en train d’attendre devant un studio dont le nom m’échappe lorsque nous le vîmes paraître, de deux ou trois ans notre aîné et arborant la crête iroquoise. Celui qui allait jouer un rôle déterminant dans nos connexions avec la scène underground parisienne et prendre en charge une bonne partie des démarches extérieures trouva immédiatement sa place parmi nous. Nous étions tous les quatre sur la même longueur d’onde, rugueuse et électrique.

Encore peu expérimentés, nous apprîmes à jouer ensemble en nous exerçant sur des reprises de Joy Division, Bauhaus et de Sixousie Sioux. Ces exercices préalables nous lassèrent pourtant très vite car notre volonté était de créer, de composer afin de dégager notre propre identité sonore. Nos diverses influences se synthétisèrent progressivement pour aboutir à une sorte de post-punk assez sombre, caractérisé par des textes en français que j’essayais d’affûter au mieux en le nourrissant d’étrange références culturelles.

Notre premier concert se solda par une table brisée dans les pogos d’un public pourtant peu nombreux, ce qui nous sembla être de bon augure pour la suite. Et tandis que nous fourbissions nos armes dans les Frigos de Paris, les représentations suivantes s’effectuèrent dans des salles miteuses de banlieue ou dans des sous-sol crasseux de bars. Un soir, nous jouâmes même devant des oies ! Seuls nos amis se déplaçaient vraiment pour venir nous voir et, sans leur soutien, nous aurions sans doute vite baissé les bras. Pour passer la vitesse supérieure, il nous fallait enregistrer.

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De gauche à droite, haut en bas : moi-même, Plastic Louis, Mythe Errant, Mascozis, tous végétalisés !

Ce fut chez Div:a/re, qui officiait à cette époque au sein du groupe de batcave Castrati, que nous allâmes donc enregistrer notre premier maxi cinq titres durant l’été 2009 sur lequel figure ce qui allait bientôt devenir notre titre phare, « Metropolis ». Notre approche alternative du medium nous poussa ensuite à opter pour un label de diffusion en libre téléchargement intitulé Zorch Factory Records à l’origine duquel se trouve Manu/Zorch, qui par ailleurs portait en solo le projet musical de punk industriel baptisé Camp Z.

Après la sortie du maxi, des associations commencèrent à nous proposer de tourner en dehors de Paris. Nous jouâmes notamment au Mans en compagnie de Charles de Goal ainsi qu’au Manège de Lorient où nous passâmes la nuit à boire et discuter avec les Modules Étranges dans un hôtel tous frais payés. Encouragés par le succès grandissant, nous entreprîmes l’année suivante d’enregistrer un second E.P. de six titres en collaborant avec les mêmes personnes. Des morceaux commencèrent à figurer sur des compilations, nous passâmes en direct sur Aligre FM, une chronique moyennement élogieuse parue dans le magazine D-Side mais cela suffit à nous attirer un certain succès d’estime jusqu’à l’étranger.

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Moi-même et Mascozis sur la scène du Manège de Lorient.

La tournée de dix jours en Allemagne qui eut lieu en 2011 s’avéra être le point d’orgue de notre histoire. La première date faisait partie d’un festival se déroulant en plein air sur le terrain d’un particulier. Ce devait être notre base fixe mais réunir une dizaine de groupes punkoïdes au même endroit sur une période étendue n’est pas sans risque et nous fumes rapidement virés. S’en suivit une dérive odysséenne où nous nous livrâmes entièrement au hasard, allant de squats en salles, de bars en appartements privés. S’il me fut permis de goûter une fois aux vertiges de la liberté, ce fut bien là-bas.

Bien évidemment, il nous fut d’autant plus difficile de revenir en France à des concerts de taille modeste, face à un public moins réceptif que de l’autre côté du Rhin. Nos répétitions s’espacèrent de plus en plus, Plastic Louis et Mascozis intégrèrent un autre groupe, Mythe Errant disparu un long moment sans donner de nouvelles, je déménageai, tout cela ne permit pas de maintenir la cohérence du groupe. La fin de cette belle aventure fut assez informelle mais je pense que chacun de nous en garde quelques précieux souvenirs de plante carnivore.

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