Les secrets du verre selon Geber

 

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Portrait supposé de Geber

Jabir ibn Hayyan, plus connu en Occident sous le nom de Geber, fût un célèbre alchimiste du VIIIe siècle. Parmi ses nombreux écrits, Le Livre de la Perle Cachée (Kitab al-durra al-maknuna) se présente comme un traité sur les arts du verre dont la première partie enseigne différentes techniques permettant de le teinter dans la masse. Ne maîtrisant pas l’arabe, il s’agit en l’occurrence de la traduction d’une traduction anglaise mais la valeur historique du document me semblait justifier cet écart.

 

Recette 1 : Un verre plaqué, une face rouge et l’autre verte, ce qui est joli.

Prenez quatre dirhams1 de plomb rouge, un dirham de sang-de-dragon, un dirham de racine de curcuma, un dirham d’éclats de cuivre martelés et un dirham de marcassite rouge. Broyez-les et ajoutez-les ensemble dans un ratl2 de verre. Mettez cela dans un pot en terre que vous placerez dans un four de verrier. Suivez la même procédure pour les autres recettes que je décris.

Recette 2 : Rouge avec une teinte bleu marine

Cent dirhams de verre, quinze dirhams de cuivre passés au feu, dix dirhams d’étain, un dirham de cobalt bleu. Mélangez si Dieu le veut.

Recette 3 : Un autre vert

Trois dirhams de cuivre calciné, un dirham de sang-de-dragon et trois dirhams de plomb rouge. Mettez-les dans un ratl de verre et mélangez si Dieu le veut.

Recette 4 : Jaune avec une teinte bleue

Cent dirhams de verre pharaonique auxquels vous ajouterez trente dirhams de limaille d’étain et cinq dirhams de cuivre passés trois fois au feu. Broyez finement le cuivre calciné et ajoutez-le à la limaille d’étain puis mélangez ça dans le verre.

Recette 5 : Un autre jaune avec une teinte violette

Prenez cent dirhams de verre pharaonique. Ajoutez y trente dirhams de plomb calciné et six dirhams de borate de verdet. Mélangez les ingrédients.

Recette 8 : Verre pharaonique rose

Mettez deux portions de magnésie mâle pour chacune des cents portions de verre. Lorsqu’elles sont mélangées, cela donne des veinures rouges, ce qui est joli et rare.

Recette 10 : Un autre jaune de belle couleur

Pour chaque centaine de dirhams de verre mettez vingt dirhams d’extrait de litharge clarifié. Mélangez selon la manière précédemment indiquée.

Recette 12 : Un jaune plus intense, qui est plus noble et résiste mieux aux flammes

Mettez dans une centaine de dirhams de verre seulement trente dirhams d’étain calciné et d’orpiment. Mélangez et cela aura un rendu exceptionnel.

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Bouteille en verre du Proche-Orient, VIIe – Xe siècle.

Recette 18 : Un verre vert émeraude

Prenez une bonne quantité de verre coufique vert, ou de verre pharaonique clair si c’est possible. Concassez-la puis tamisez en utilisant un maillage très fin ou de la soie. Prenez un plat d’argile ou de porcelaine et mettez y deux dirhams d’éclats de cuivre et un dirham d’oxyde de zinc vert. Concassez et mélangez-les ensemble. Prenez cent-vingt dirhams de verre broyé et mélangez le tout. Prenez une poterie de Damas en forme de coupe et mettez-y le mélange.

Prenez deux portions de natron bien rouge et une portion d’alcali avec un poids total équivalant à celle du verre, soit cent-vingt dirhams, puis mettez-les dans un vaisseau de verre. Versez-y de l’eau jusqu’à ce que quatre doigts les submergent. Agitez doucement jusqu’à ce que les matériaux soient dissous. Laissez la solution reposer jusqu’à ce qu’elle devienne aussi claire que des larmes. Prenez délicatement une petite quantité de cette solution et aspergez en la mixture verrière que vous désirez teinter. Enfournez ensuite le verre avec ces autres ingrédients dans un four de verrier et mélangez-les. Enfin, prémunissez-vous contre la cendre et la fumée et il en sortira un vert émeraude rivalisant avec celui de la pierre.

Lors du mélange, le secret est de choisir un bonne coupe en véritable poterie de Damas. Mettez-y le verre broyé avec les pigments préalablement mixés. La mixture de verre concassé remplira les deux tiers de la coupe. Aspergez la ensuite avec l’alcali et la solution de natron. Si vous souhaitez en faire une sorte de pâte, aspergez la quotidiennement et maintenez à feu doux jusqu’à ce que la solution soit entièrement consumée. Dès que cela commence à sécher, placez la dans un four humide et faite cuire jusqu’à ce que le mélange soit opéré. Pour le vérifier, prenez une canne de fer et trempez la dans la coupe. Un petit échantillon restera à l’extrémité. Quand il aura refroidit, si vous constatez qu’il n’est pas nuageux mais clair et d’une couleur verte c’est que le mélange est terminé. Dans le cas contraire, augmentez le feu jusqu’à que ce que l’échantillon soit conforme à la description donnée. Lorsque cela est prêt, faites ce que vous voulez du mélanger vitrifié. La cuisson au fourneau prendra deux jours et une nuit.

Recette 19 : Produire de l’abu qalmun avec des couleurs iridescentes uniques

Prenez de la marcassite, de la magnésie, de l’hématite, de l’oxyde de fer jaune, de la malachite, de l’oxyde de zinc, des éclats de fer et de l’oxyde de laiton à parts égales. Broyez-les et tamisez, puis aspergez ça avec le vinaigre d’un vieux vin contenant quinze dirhams de borax tamisé et quinze dirhams d’alcali tamisé. Faites séchez les pigments et mettez en dix dirhams pour chaque centaine de dirhams de verre de Damas. Le verre broyé avec les pigments devrait être mis dans une poterie en terre scellée puis placé dans un four de verrier. Allumez un feu très vif et vous obtiendrez de l’abu qalmun comportant des couleurs changeantes.

Recette 21 : Blanc comme de l’ivoire

Broyez du verre jusqu’à obtenir une poudre aussi fine que du khôl. Prenez dix portions d’extrait de talc pour cent portions de verre et concassez-les ensemble de manière à ce qu’elles soient mélangées. Mettez la mixture dans un pot de Damas en terre. Placez ce pot dans un grand fourneau durant deux jours et deux nuits. Prélevez un échantillon et si cela ne semble pas s’être dispersé, prolongez la cuisson jusqu’à midi et fermez la porte du four pour empêcher le vent de s’y engouffrer. Lorsqu’il aura refroidi, sortez le mélange et vous le trouverez conforme à la description, si Dieu le veut.

Recette 33 : De l’adrak semi-transparent de couleurs indigo, vert et rouge

Prenez une portion de sang-de-dragon et un portion d’oxyde de fer jaune. Pour chaque uqiyya3 des deux, ajoutez deux dirhams de sulfate ferreux bien vert, deux dirhams d’oxyde de fer jaune tombé sous les coups d’un marteau et un dirham de malachite, trois dirhams de litharge et deux dirhams de calamine pur or. Aspergez sur l’ensemble un vinaigre de vin âcre jusqu’à ce que le tout soit mélangé. Faites cuire la mixture à l’intérieur d’un tannour4 dans une chope scellée munie d’une anse et chauffez-la durant un jour et une nuit. Aspergez le mélange de vinaigre et laissez reposer jusqu’à ce que ça ait séché. Ensuite, faites le recuire. Répétez le processus jusqu’à obtenir un rouge intense. Cet état sera atteint après trois cuissons. Prenez trois dirhams de ce mélange et un dirham d’hématite que vous concasserez bien. Ajoutez un dirham de cela dans un ratl de bon verre pharaonique qui sera d’autant meilleur s’il est vieux. Mélangez et remuez jusqu’à ce que les pigments soient complètement mixés. Laissez ça sur le feu jusqu’à ce que l’échantillon au bout de votre canne de fer atteigne un rouge semi-transparent.

Si vous souhaitez que l’intensité de ce verre rouge soit comme de l’or, placez le pot en terre sur la plaque d’un tannour à moitié empli de feu. Le tannour doit être de la même taille que le pot et d’un shibr5 plus haut que le sommet du récipient. Derrière le pot, il y aura une ouverture découpée dans le tannour afin de l’alimenter et un autre opposé au sommet du pot, sous le tannour. Ils seront encadrés d’argile ou de briques. Les trous situés des deux côtés du pot serviront à gérer la cuisson, tant pour la fumée que pour le combustible. Fermez le trou en bas du tannour et nourrissez le feu avec des roseaux ou du bois, ce qui est préférable, jusqu’à midi. Si vous avez commencé tôt dans la journée, continuez à surveiller le verre. S’il se liquéfie, prenez une dose de pigments puis versez la dans le verre en fusion et remuez avec une canne de fer en forme de crochet en la tirant depuis le fond du pot jusqu’à vous. Continuez à remuer vigoureusement jusqu’à ce que les pigments et le verre soit totalement mélangés. Prenez un échantillon au bout de votre canne de fer et si vous y trouvez deux couleurs différentes, continuez à alimenter le feu. Si vous voyez que le mélange s’est déjà effectué, poursuivez en diminuant le combustible jusqu’à ce que vous constatiez que le processus touche à sa fin et que le mélange devienne limpide. Arrêtez alors de nourrir le feu.

Le plateau sera placé un shibr plus haut que la base du tannour et son diamètre sera égal à celui du pot. Vous obtiendrez un adrak d’un joli bleu indigo dont vous pourrez faire ce que vous souhaitez, si Dieu le veut.

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Vue en coupe d’un tannour.

Recette 35 : Pour faire de l’émail blanc et rouge

Prenez une portion de galets blancs concassés, une portion de plomb rouge et une portion de natron. Combinez-les et cuisinez, cela deviendra blanc. Si vous désirez de l’émail rouge, prenez une portion de limaille d’acier et imbibez-la de sel d’ammoniac dissout. Laissez ça dans un endroit humide durant quelques jours et, à sa sortie, vous trouverez un disque dur comme de la pierre. Concassez-le en l’aspergeant de vinaigre de vin sur une pierre à mortier plate. Prenez de la magnésie et procédez de la même façon qu’avec le fer, excepté pour la putréfaction. Prenez une portion de magnésie et une portion de fer que vous concasserez puis mettez ça dans une bouteille fermement scellée que vous placerez dans un four de potier. Sortez-la quand ça coule. Remettez-la ensuite deux ou trois fois dans le four en briques. Cela servira d’élixir. Prenez maintenant la quantité voulue d’émail blanche et pour chaque centaine de dirhams de celle-ci, deux dirhams d’élixir et cela prendra la couleur des pépins de grenade.

Recette 38 : Fabriquer des joyaux

Prenez un ratl de cristal de roche ou de verre de Damas. Ajoutez-y cinq dirhams d’hématite, deux dirhams et demi d’éclats de cuivre, deux dirhams de bonne magnésie et un dirham et demi de borax. Si vous souhaitez que la couleur du joyau soit teintée de jaune et de rouge, mettez-y une bonne quantité d’oxyde de fer jaune. Si vous ne la voulez pas jaune mais de la même couleur que la hyacinte, n’ajoutez pas d’oxyde de fer mais continuez selon la méthode initiale. Mettez ça dans une chope scellée de l’intérieur avec de l’argile de Haute-Egyptemunie et munie d’une anse  afin d’éviter que cela ne colle. Positionnez au dessus de cette chope ansée un chiffon troué et placez celle-ci dans un four auto-ventilé avec une grande quantité de charbon de bois. Une fois le mélange effectué, insérez une canne de fer dans le trou et si le liquide qui s’y trouve est clair, cela est terminé. Retirez ça du feu et laissez refroidir. Brisez la chope ansée et vous obtiendrez un joyaux dont vous pourrez faire ce que bon vous semble.

Recette 44 : Un verre bleu cobalt

Prenez deux portions de réalgar et d’orpiment, un quart de portion de vitriol de Kerman et la même portion de pur sable égyptien avec lequel on fabrique le verre. Broyez-les séparément, tamisez puis, après les avoir mélangés ensemble, aspergez-les de vinaigre. Mettez les pigments dans un vaisseau en terre cuite hermétiquement clos de manière à les garder humides dans le vinaigre avec un consistance semblable au sawiq6. Bouchez le vaisseau avec un chiffon et fermez bien. Emplissez le tannour avec du bois et du fumier à hauteur d’un dhira’7. Enfouissez le vaisseau dedans. Couvrez le sommet du tannour et fermez le four. Sortez-en la chope ansée le jour suivant et vous trouverez le verre tel qu’escompté, si Dieu le veut.

Recette 46 : Faire un rubis sans égal

Prenez cent dirhams de cornaline, deux cents dirhams de cristal de roche et vingt-cinq dirhams de magnésie. Broyez-les séparément et aspergez les de vinaigre. Concassez et cuisinez ça avec du vinaigre auquel de l’alcali a été ajouté. Faire bien cuire pendant la moitié d’une journée jusqu’à ce que ça soit sec et grillé. Trempez le tout dans une eau froide et lavez ça avec de l’eau salée jusqu’à ce que l’eau et les joyaux soient clairs. Mettez-les dans un pot fermé avec cent dirhams de natron, vingt-cinq dirhams de sel alcalin, quarante dirhams de borax arménien et dix dirhams de sel brut. Sur-ce, maintenez le four allumé pendant deux jours et deux nuits, ou bien un jour et une nuit. Si cela fond sortez l’en et, une fois refroidi, ajoutez-y de la calamine. Sortez le lingot fondu et broyez le avec soixante dirhams de plomb rouge, cinq dirhams de cinabre, deux dirhams de réalgar aspergés de vinaigre, cinq dirhams de magnésie, cinq dirhams d’éclats de cuivre et dix dirhams de pierre sanguine broyée que l’on nomme aussi hématite. Mélangez et mettez ça dans un pot fermé que vous placerez dans le four. Soufflez dessus en continu jusqu’à ce que ça ait fondu et soit arrivé à maturation. Vous en jugerez en plaçant un carat de ce mélange sur une surface lisse jusqu’à ce qu’il ait refroidi. S’il est rouge clair comme de l’eau, qualité propre au rubis, c’est que la maturation a bien eu lieu. S’il est trouble, continuez à souffler jusqu’à ce que ça soit bon.

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Verre Abbasside, IXe siècle.

Recette 47 : Si vous le voulez vert clair

A la sortie du four, broyez ça avec soixante dirhams de verdet, cinq dirhams d’éclats de cuivre, cinq dirhams de magnésie, deux dirhams de plomb rouge et cinq dirhams de malachite.

Recette 48 : Si vous le voulez violet

Broyez ça avec cinq dirhams de verdet, cinq dirhams d’hématite, dix dirhams de plomb rouge, dix dirhams d’orpiment aspergés de jaune d’œuf, cinq dirhams d’éclats de cuivre et cinq de magnésie. Vous obtiendrez un rubis violacé.

Recette 49 : Rubis jaune

Broyez ça avec trente dirhams d’orpiment aspergés de jaune d’œuf et de vinaigre, dix dirhams de plomb rouge, trois dirhams d’éclats de cuivre, trois dirhams de magnésie, deux dirhams de litharge et cinq de colbalt bleu. Cela donnera un rubis jaune.

Recette 50 : Si vous le voulez tawusi, ce qui est une couleur claire et étrange

Ajoutez-y trente dirhams de verdet, cinq dirhams d’hématite, cinq dirhams de plomb rouge, trois dirhams de malachite, cinq dirhams d’orpiment aspergés de jaune d’œuf, un dirham d’éclats de cuivre et dix dirhams de magnésie. Cela en sortira tawusi, si Dieu le veut.

 

Traduction : Merle Bardenoir

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1 – Un dirham équivaut à 3,12 grammes.
2 – Un ratl équivaut à 450 grammes.
3 – Un uqiyya équivaut à 37,5 grammes.
4 – Four à pain du Proche-Orient.
5 – Un shibr équivaut à 17,78 centimètres.
6 – Plat à base d’orge et de blé broyés.
7 – Du temps des Abbassides, équivalait à 48,25 centimètres.

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