M. Leiris, à propos du Musée des sorciers

leiris 00Voici un article de Michel Leiris paru en 1929 dans le septième numéro de la revue Documents dont Georges Bataille,  Georges Henri Rivière ou encore Carl Einstein furent les collaborateurs réguliers. L’auteur y fait la critique d’un livre de Grillot de Givry publié la même année ayant pour objet l’occultisme considéré d’un point de vue iconographique. Leiris s’en saisit pour y apporter des pistes de réflexion personnelles assez pertinentes. J’ai tenu à retranscrire ce texte méconnu afin d’en faciliter l’accès tout en prenant soin d’y inclure les illustrations d’origine.


A propos du « Musée des sorciers »

Par Michel Leiris

 

Éternel forçat des rapports et des lois, l’homme sera toujours hanté par l’absolu.
Or, cette projection externe de son pôle intérieur, cette effigie de son désir, l’Absolu, il ne peut pas s’en emparer directement (son corps, sa raison, ses sentiments mêmes l’emprisonnant dans un faisceau de relations), et il en est réduit à essayer de le capter par ruse, au moyen d’un détour, en bouleversant les relations. Un tel bouleversement, pense-t-il, pourra le faire parvenir idéalement à un état d’intense désordre, dans lequel les relations, momentanément rompues et fondues en chaos, auront cédé la place à l’Absolu, qui se manifestera par le truchement du merveilleux, sa grande foudre, jailli comme une étincelle de cette espèce de catastrophe logique.
Poésie et fictions reposent essentiellement sur cette ruse inconsciente, leur but le plus général consistant précisément en cette rupture des relations qui engendre le Merveilleux, aveuglant météore de révolte….
Si, durant toute une vie, nous devions nous en tenir au connu, rester limités au petit groupe de phénomènes que nous savons, par éducation et atavisme, relier entre eux et constituer en un réseau de relations, ce filet purement utilitaire ne pourrait manquer de devenir un piège d’ennui, une prison sans désirs dans laquelle nous serions condamnés à pourrir enchaînés, entre le pain noir et l’eau croupie de la logique.
Quel monde monotone, misérable, infâmant que celui-là, où toutes choses sont soigneusement repérées et étiquetées, rangées comme dans les tiroirs d’un négociant, les bocaux mal colorés d’un pharmacien ou les archives d’une police !
Pour nous faire évader de ce puits trop étroit, le Merveilleux tresse sa corde, le Merveilleux qui déjà prend naissance dans le simple rejet de cette logique stupide comme toutes les bornes, et dans cette vaste aspiration vers le nouveau, l’inconnaissable, l’énorme forêt pleine d’aventures et de périls, le sol vierge où nul chemin n’est tracé, la lande absolument pure de l’esprit qu’aucune charrue logique jamais n’a déchirée.
Or, ce n’est ni dans la nature, ni au-delà de la nature que le Merveilleux existe, mais intérieurement à l’homme, dans la région la plus lointaine et apparence, mais sans doute en réalité la plus proche de lui-même, celle dont les territoires échappent à cette atroce féodalité des causes qui décime ses fiefs humains à grands coups d’édits rationnels et de potences pragmatiques. Car le Merveilleux n’est autre que le feu brûlant au cœur de l’homme, la lueur imaginaire d’absolu qui tire son essence et projette sur les ternes événements dont les effluves se font jour jusqu’à ce qu’il est convenu d’appeler son esprit, par les pores de son corps. Il est aussi l’attrait puissant qu’exerce l’inexplicable, la poussée impérieuse qui fait souvent préférer la gratuité à toute espèce d’explication, la force primitive de l’esprit, enfin, celle qui se manifeste bien avant que se soit encore formé l’esprit critique, et qui ne peut trouver son origine que dans les profondeurs de l’inconscience ou dans la nuit des temps…
C’est cette passion du merveilleux – dont on retrouve la trace chez presque tous les hommes, bien qu’à des degrés, certes, extrêmement inégaux – qui explique non seulement pour une part la persistance de l’esprit religieux envers et contre tous les démentis, tant matériels que formels, infligés aux diverses religions, mais encore le crédit qu’ont rencontrée à toutes les époques les sciences occultes, ainsi que les pratiques magiques et superstitieuses. Sans doute, la magie n’est à l’origine qu’une science qui, pour rudimentaire qu’elle soit, n’en est pas moins, pour les buts qu’elle se propose, une science tout autant que nos sciences ; mais sa survivance même dans des siècles où la plupart de ses données sont contredites par l’expérience (les faits magiques reconnus véridiques semblant être dus à des causes, obscures peut-être, mais parfaitement naturelles) s’explique sans doute, bien moins par la stupidité de ses adeptes, que par le goût violent qu’ils ont du Merveilleux.

Séduits par les constructions de leur propre imagination, les hommes ont de tous temps cédé à ce besoin de faire entrer les phénomènes de la nature dans des cadres, qu’ils avaient établis à priori. Cette attitude à l’égard du monde extérieur peut s’observer encore chez les peuplades dites primitives, chez lesquelles l’expérience, au sens scientifique du mot, n’existe autant dire pas. Un sauvage (ou prétendu tel) se meut dans un monde de son invention. Il n’y a guère que la valeur mystique des choses qui l’intéresse, et ses opérations magiques réussissent toujours, puisque leur résultat, réglé par des lois précises, doit se produire dans ce plan mystique même, et non sur celui de la réalité matérielle. Seule notre attitude grossièrement positiviste d’occidentaux voués à la cangue des fatalités économiques qui dominent si lourdement notre civilisation peut nous permettre de voir des échecs, là où il n’y a en vérité que d’infaillibles réussites. Qu’une tribu sauvage, par exemple, sachant parfaitement d’ailleurs quelle autre tribu l’a attaquée, consulte son sorcier pour connaître, au moyen des rites divinatoires, de la part de quels voisins elle subit cette agression et parte en guerre contre une toute autre tribu que celle des véritables agresseurs, parce que c’est cette autre tribu que le sort a reconnue coupable, l’Occidental rira. Il ne comprendra pas qu’il suffit que le sort ait décrété cette tribu coupable pour que cette tribu vraiment le soit. De même, pour tous ces sauvages, une prophétie n’a pas besoin de se réaliser, puisque le fait prophétisé existe déjà de la façon la plus certaine, existe autant que si déjà il faisait partie intégrante du passé, pour cette simple raison qu’il a été prophétisé, donc, en quelque sorte, dès ce moment même, créé.
C’est avec ce respect dont il serait désirable que chacun se munît avant d’aborder l’étude de ces mentalités dites primitives (d’une forme très différente de celle qui a cours dans les pays « civilisés », mais en tout cas pour nulle raison plus absurdes à priori que cette dernière) qu’il convient d’envisager la manifestation la plus proche de cet état d’esprit en terre occidentale : je veux dire l’occultisme.
Pour traiter des sciences secrètes en leur accordant exactement non seulement la quantité mais aussi la qualité d’intérêt qui de droit leur revient, c’est-à-dire en les situant sur le plan où il est juste qu’elles soient situées, à l’exclusion de tout autre plan, il est nécessaire de se tenir aussi éloigné, d’une part, du scientisme grossier de la majorité des occultistes contemporains qui, en disciples naïfs de la vieille Rose-Croix Kabbalistique de Papus et Guaïta, ne se soucient guère que d’arriver à justifier rationnellement les sciences occultes en s’appuyant à la fois sur les phénomènes métapsychiques et les dernières acquisitions de la science moderne, –  que, d’autre part, du scepticisme, pas élégant mais d’autant plus facile, de ceux qui ne voient dans les produits de ces sciences du mystère que de jolis fossiles, sans grande valeur intrinsèque, mais agréables à manier comme des boîtes faites de coquillages ou des bibelots Louis-Philippe, et aussi amusants que la première automobile, les modes de 1900 et les anciens bateaux à roues, dont les cheminées effilées paraissent à beaucoup, on se demande pourquoi ? intensément comiques.
Or, cet état d’esprit, qui doit différer tout autant de la gravité sans poids réel que de la légèreté sans finesse (attitudes inadmissibles toutes deux, l’une par manque complet d’humour, et absence de toute autocritique, en dépit de ses prétentions scientifiques, l’autre par excès d’une ironie très vulgaire qui n’a rien à voir avec l’humour pas plus qu’avec la vraie critique, – et attitudes qui, l’une ou l’autre, caractérisent la plupart des contemporains qui se sont de façon ou d’autre occupés de ces questions), un occultiste, qui se rattache pourtant assez à cette Rose-Croix citée plus haut, vient de manifester d’une manière remarquables, dans un ouvrage iconographique sur la généralité des sciences occultes proprement européennes : Le Musée des Sorciers, Mages et Alchimistes.

GRILLOT DE GIVRY, qui est mort tout récemment, fut le premier traducteur de plusieurs textes qui comptent parmi les plus étonnants de la littérature occulte. La liste des ouvrages qu’il a traduits comprend, en effet, – outre une partie de l’œuvre de PARACELSE, le Traité des sept grades de la Perfection de SAVONAROLE et le Traité de la Pierre Philosophale attribué à SAINT-THOMAS D’AQUIN, – l’Adumbratio Kabbalæ Christianæ ou Syncatabase hébraïque ou brève application des doctrines des hébreux kabbalistes aux dogmes de la nouvelle alliance ; l’Absconditorum Clavis ou Clef des choses cachées dans la constitution du monde, de Guillaume POSTEL ; l’Amphithéâtre de l’Éternelle Sapience, de Heinrich KHUNRATH ; et enfin la Monade Hiéroglyphique, de John DEE, extraordinaire traité établi sur la kabbale et le symbolisme des nombres, et qui exposent, en théorèmes d’une rigueur mathématique, tout le dogme de la philosophie hermétique.
Parmi ses œuvres personnelles, on relève : Le Grand Œuvre ; Le Christ et la Patrie (ouvrage dans lequel l’auteur se base sur le dogme chrétien pour attaquer le militarisme et le patriotisme national) ; La Survivance et le Mariage de Jeanne d’Arc ; La Prononciation du Latin dans les textes liturgiques ; Lourdes, études hiérologique ; et l’Anthologie de l’Occultisme, parue en 1922, qui réalisa pour la littérature occulte ce que le Musée des Sorciers réalise aujourd’hui pour l’image.
Quelle différence entre cet homme que l’on sent avant toute autre chose sincèrement épris de mystère, de poésie et de Merveilleux, et les pompeux charlatans tels qu’Eliphas Lévi, Stanislas de Guaïta ou Papus, vulgarisateurs médiocres, dont les adaptations fantaisistes, bien qu’assez souvent ingénieuses et même joliment inventées (ici je parle uniquement pour Eliphas Lévi) ne parviennent pas à faire passer l’insupportable suffisance !

Le livre de Grillot de Givry est divisé en trois parties, – la première traitant de la magie noire, des principales pratiques de sorcellerie et des manifestations démoniaques telles que la possession ; la seconde de la magie blanche ou haute magie, c’est-à-dire de la kabbale, de la tradition ésotérique sur la constitution de l’homme et celle de l’univers, de l’astrologie, des arts divinatoires, etc… ; la dernière de la philosophie hermétique ou doctrine secrète des alchimistes.
On ne saurait évidemment demander à un tel livre d’éclaircir tous les mystères et d’être un exposé complet des sciences occultes. Ce n’est du reste pas le but que l’auteur se propose ; il tient simplement à présenter les documents qui lui paraissent les plus caractéristiques et constituer l’illustration la plus vivante de cet immense corps de doctrines. C’est donc à ce point de vue strictement documentaire et iconographique qu’il faut considérer l’œuvre de Grillot de Givry.

Les documents les plus intéressants que reproduit Grillot de Givry sont incontestablement ceux qu’il a extraits de l’Utriusque Cosmi Historia de Robert FLUDD, ceux qui se rapportent au tarot, et les différents symboles alchimiques. Il est possible que les scènes de sorcellerie, de sabbat, d’évocation du diable et de nécromancie reproduites dans la première moitié du volume soient, à première vue, plus exaltantes pour l’imagination que les figures que je viens de mentionner ; toutefois, à un point de vue strictement occultiste, c’est-à-dire quand aux renseignements qu’elles apportent sur la doctrine ou sur les origines de certaines traditions, ces dernières ont une beaucoup plus grande portée ; et, en fin de compte, bien qu’elles n’aient pas l’admirable véhémence des premières, ce sont elles qui constituent les vrais alcools, les « philtres de phantase ».

En reproduisant des tarots anciens, tel que celui dit de Charles VI, et des tarot des XVIe et XVIIe siècles, Grillot de Givry montre clairement combien ceux qui ont tenté de retrouver dans les 22 arcanes majeurs du tarot le symbolisme et la forme même des lettres hébraïques ont fait fausse route, – tout autant que Court de Gébelin, lorsqu’il avait voulu faire de ces lames, en les égyptianisant, le fameux Livre de Thot.
On ne saurait non plus attribuer le tarot aux Bohémiens, car ceux-ci ne font leur apparition en Europe qu’au début du XVe siècle, alors que les cartes étaient répandues en France, en Allemagne, en Espagne, au moins un siècle auparavant. Mieux vaut donc dire du tarot « qu’il n’a point d’origine ! Il reste un mystère, une énigme, un problème. Tout au plus concorde-t-il avec le symbolisme alchimique, autre doctrine insaisissable, qui s’est frayé un chemin souterrain à travers les siècles, échappant à la fois à la religion et à la science, et s’installant néanmoins dans leurs domaines, s’asseyant dans leurs chaires et enseignant des principes dont la fixité et l’invariabilité sont bien faits pour dérouter toutes les recherches historiques et philosophiques. »

leiris 11

1. La Maison Dieu. – 2. Le Soleil. Jacquemin Gringonneur. Jeu de cartes de Charles VI. Bibliothèque Nationale.

L’alchimie, qui est la plus énigmatique de toutes les sciences occultes, en constitue la synthèse, et la découverte de la pierre philosophale est le but le plus élevé que puisse se proposer un adepte, le Grand Œuvre n’étant, en somme, que la reproduction de la création du monde, en plus petit. Dans les figures que donne Grillot de Givry (très riches au point de vue symbolique, ainsi que toutes les figures de ce genre), on voit tous les emblèmes classiques des alchimistes. Depuis les serpents métalliques et le dragon qui se dévore la queue, jusqu’à la Lune, le Soleil, le Phénix et l’Androgyne, la plupart des hiéroglyphes hermétiques sont ici reproduits, s’inscrivant en faux contre cette légende répandue parmi les profanes, comme quoi la recherche de la pierre philosophale a pour unique but la fabrication de l’or.

Les alchimistes étaient à vrai dire des mystiques, et c’est en cela qu’ils se différencient tout à fait des « souffleurs » qui ne cherchaient qu’à faire de l’or, s’épuisaient à de vaines manipulation de laboratoire et peuvent seuls mériter la raillerie des chimistes d’aujourd’hui. Les procédés alchimiques, entièrement différents des procédés chimiques ordinaires, et beaucoup plus magiques que physiques, autant que l’on puisse s’en rendre compte étant donnée l’obscurité des textes, ne peuvent, dans l’état actuel de nos connaissances, être taxés a priori d’absurdité, et, si l’on envisage le problème sous son aspect même le plus matériel, rien ne s’oppose à ce que certains alchimistes aient réussi effectivement la synthèse de l’or. Toutefois, cette question de leur réussite matérielle est d’ordre secondaire, et ce qui doit passer au premier plan, c’est le merveilleux édifice que constitue leur symbolisme, puis l’incontestable influence de leur doctrine sur la philosophie. On peut dire, en effet, que tout un courant de la pensée allemande a subi cet ascendant, depuis les mystiques tels que Jacob Boehme jusqu’aux Naturphilosophen, en passant par Leibniz. Quant à l’idée de la vie de la matière, elle a été maintes fois reprise depuis les alchimistes sous des formes diverses, et la science a de plus en plus tendance à abattre les barrières élevées autrefois entre ce qui est inanimé et ce qui est vivant.
Le médecin anglais Robert FLUDD ou Robertus de Fluctibus (1574-1637) peut être regardé comme le plus grand continuateur de Paracelse, avec Jean-Baptiste Van Helmont. Il était affilié à la vraie secte des Rose-Croix, celle dont firent partie le mystique Andreae, traducteur allemand d’un certain nombre de poèmes de Tommaso Campanella, et Leibniz qui en fut un certain temps secrétaire. Ses principaux ouvrages sont le Tractatus apologeticus integritatem societatis de Rosae Cruci defendens (1617), l’Utriusque Cosmi Historia (1619) et la Philosophia Moysaïca (1638).
Une des figures de Robert Fludd présentées par Grillot de Givry est intitulée : le Miroir de la Nature et l’Image de l’Art. La Nature – une femme nue avec un croissant lunaire sur le sexe – a la main droite liée par une chaîne au bras de Dieu, tandis qu’à sa main gauche l’Art des hommes est enchaîné, sous la forme d’un singe assis sur le globe terrestre, – symbole suffisamment éloquent par lui-même.
Dans une autre figure, c’est le Jour et la Nuit du Microcosme qui sont représentés. On y voit un homme debout, sous un nuage illuminé par les quatre lettres du tétragramme sacré. Son corps est divisé en deux par un horizon qui passe par le sexe, de sorte que les jambes sont dans la nuit et le torse dans la lumière du jour, produite, pour l’univers par le soleil et pour l’homme par le cœur, l’astre et l’organe étant placés sur la circonférence d’un même cercle, dont le sexe est le centre, et situé l’un à droite, l’autre à gauche de la poitrine du personnage. D’autres cercles tracés en pointillé indiquent la localisation des diverses facultés, et leurs principales correspondances dans le macrocosme.
Le docteur Helan JAWORSKY, dans un ouvrage récent Le Géon ou la Terre vivante (qui n’est, comme tant d’autres ouvrages de ce genre, qu’une mauvaise tentative d’appropriation de l’occultisme aux données de la science moderne ou inversement, au détriment inévitable de l’un ou de l’autre) parle aussi d’un jour et d’une nuit dans l’homme comme dans l’univers. « Toutes les 24 heures, dit-il, la température de notre corps décrit une courbe qui atteint un minimum (36,7) la nuit entre 5 et 6 heures et un maximum (37,5) dans la journée vers 18 heures », phénomène que se reproduit régulièrement, même si le Soleil ne se couche pas, par exemple dans le Nord de l’Islande, où règne le « Soleil de minuit » ; d’autre part, « tous les ans la Terre offre également une courbe thermique qui atteint son minimum en hiver ; puis la température s’élève au printemps pour arriver à son maximum en été ». De plus, « le globule rouge décrit périodiquement un cycle complet autour de notre corps, passant par des alternatives de sang veineux, intoxiqué, sombre, et de sang artériel, vivant et rouge », et « on a calculé 15 secondes d’activité et 15 secondes de sommeils qui sont comme les jours et les nuits des cellules du microcosme. »

leiris 3

Manget, Bibliotheca chemica, Genève, 1702, t. II.

Capture du 2019-03-08 15-16-24

Theosophia practica de Gichtel, d’après l’édition de la Bibliothèque Rosicrucienne.

Toutefois, ce jour et cette nuit de l’homme ont évidemment, chez Fludd, un sens beaucoup plus symbolique. On peut très bien comparer ce schéma, où la ligne d’horizon est marquée par le sexe, à une des planches qui illustrent la Theosophia practica (1736), du mystique allemand Gichtel. Cette planche représente, en effet, un personnage vu de dos, dont les parties postérieures, entourées par un cercle et désignées comme répondant à la zone de l’enfer, grouillent de monstres noirs et laissent échapper plusieurs spirales de fumée blanche qui montent jusqu’au cerveau, montrant allégoriquement comment les centres bas interviennent dans la vie cérébrale. On retrouve une idée analogue dans la figure de Robert Fludd, où la moitié inférieure du corps se trouve plongée dans l’ombre, alors que la moitié d’en haut est baignée de lumière.
Il est important de noter combien est générale, dans l’occultisme, l’attribution de ce rôle de pivot aux parties génitales. En hébreux, la lettre iod, qui exprime le principe générateur ou, dans le tétragramme sacré, Dieu le Père, est un symbole phallique. C’est ainsi que la représente Khunrath, au centre d’une des planches de son Amphithéâtre désignée communément sous le nom de Rose-Croix pentagrammatique. Cornelius Agrippa, dans sa Philosophie occulte, indique comme correspondant à la lettre iod Lucifer dans le monde infernal et la pierre philosophale dans le monde élémentaire. Paracelse, dans une des figures du Liber Azoth (Practica lineæ vitæ), donne la même signification phallique au iod, ou point générateur (Cf. les commentaires de Grillot de Givry à la Monade Hiéroglyphique de John Dee). Enfin, cette importance primordiale de l’élément sexuel est également vérifiée par le rôle capital que joue le serpent, autre symbole phallique, dans un grand nombre de religions.
On peut dire qu’aujourd’hui ces données mythologiques sont pleinement confirmées par la théorie de Freud sur la sexualité. Outre que la psychanalyse montre à quel point la vie psychologique de l’homme est liée à sa sexualité, elle donne la clef de l’idée de Dieu, par exemple, en en faisant la transposition du père (ou du phallus) sur un plan idéal.
Si cette grande vérité relative à la sexualité a été si longtemps dédaignée, après que les anciens l’eussent nettement pressentie, la faute en est à ce rationalisme étroit qui prédomina durant les siècles derniers, s’obstinant à nier l’influence des « parties basses » sur la pensée, afin de préserver de ce qu’il jugeait être un attentat la dignité humaine.
Or, contre cet intellectualisme qui amputait l’homme d’une moitié de lui-même, la science occulte se dresse, avec sa formidable armature de symboles, comme une grande force involontaire de protestation. Peu importe qu’elle réponde ou non, dans sa totalité, à une vérité objective ; ses symboles sont inappréciables au point de vue poétique, donc au point de vue de la signification humaine. De plus, même si elle n’est que le reflet, dans la tête des hommes, de déterminations instinctives et cachées, voire seulement le mirage émané, comme le rêve, des profondeurs végétales de l’être humain, il est passionnément intéressant de l’étudier ; – parce qu’on peut ainsi participer à l’élaboration de cette science humaine et se reconnaissant comme telle, science de l’homme, faite par l’homme et pour l’homme, qu’il est nécessaire de substituer sans tarder à la science abstraite, morte, inhumaine et par conséquent incomplète dont nous subissons depuis trop longtemps le poids, vieille fraudeuse qui prétend nous faire croire que cette pesanteur rigide manifeste d’une manière éclatante sa nature d’Absolu, alors qu’elle est seulement l’indice de son infirmité.

 

Michel LEIRIS

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s