La religion khanty & mansi

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Famille khanty devant un tchoum (début du XXe siècle).

Voici la traduction française d’un article de Eva Schmidt, ethnologue et linguiste hongroise, traitant de la religion des Khantys et des Mansis, peuples sibériens vivant aux abords de l’Ob. On y trouve des éléments concernant le folklore, les croyances et les pratiques de ces deux ethnies ainsi que quelques repères cosmogoniques.


La religion khanty et mansi

par Eva Schmidt

 Avec le hongrois, les langues mansi (vogul) et khanty (ostiak) forment la branche ougrienne de la famille linguistique finno-ougrienne (et finalement ouralienne). Au cours du premier millénaire avant notre ère, les proto Ob-Ougriens se replièrent le long de la rivière Ob, au nord de la steppe boisée du sud-ouest de la Sibérie, assimilant la population autochtone tout en perdant leur propre culture et leurs élevages équins de l’âge du fer. Ainsi, les Ob-Ougriens (Khantys et Mansis) redevinrent primitifs en constituant un peuple subarctique de pêcheurs, de chasseurs et d’éleveurs de rennes. Entre le XIIe et le XVIe siècle, les Ob-Ougriens se divisèrent en « chefferies » quasi-tribales ou claniques, système ayant périclité suite à la colonisation russe du XVIe siècle. L’Église orthodoxe orientale commenca à convertir les Ombriens-Ougandais à partir du XVIIIe siècle mais cette conversion fut plutôt d’ordre formel et n’influença donc pas fondamentalement leur religion d’origine.

Les Mansis sont au nombre de 7 700, les Khantys de 21 000. Respectivement, 49% et 68% parlent leur langue ancestrale. Les macro-groupes ethnographiques correspondent à des ensembles dialectaux. Pourtant, si la culture et la langue des différents macro-groupes sont suffisamment divergentes pour justifier leur classification en tant que peuples distincts, les Mansis et les Khantys ne diffèrent les uns des autres au sein d’un micro-groupe que par leur langue et leur conscience identitaire. Les sous-groupes ethnographiques (c’est-à-dire dialectaux) se subdivisent selon les régions fluviales. La religion des Mansis et des Khantys est identique : au sein d’un macro-groupe, les mêmes êtres surnaturels sont vénérés quel que soit le territoire du peuple auquel ils sont affiliés. Le folklore mansi et khanty a aussi une base uniforme, presque mot pour mot. Certaines divinités générales de nature sont connues de tous les groupes ; des figures mythologiques clefs sont associées à la région du nord-ouest bien que ces mêmes figures puissent apparaître dans la religion des autres groupes sous d’autres noms. Le macro-groupe du Nord, par exemple, est à la fois familiarisé avec un esprit de haut rang des Mansis orientaux et avec un esprit de haut rang des Mansis occidentaux. Pourtant, les autres esprits des Khantys orientaux leur sont totalement inconnus. Que ce soit sur le plan du système ou du culte, la religion des Khantys Vassiougans est la plus complexe. Dans l’ensemble, la culture ob-ougrienne est un cas marginal en Sibérie occidentale et se distingue du reste par un certain nombre de traits. Son étude est difficile en raison de son second primitivisme.

Ce qui suit est une description du macro-groupe le mieux documenté, celui du Nord. Cette société est caractérisée par un système biparti (moś et por, la première relativement positive, la seconde plutôt négative) ainsi que par un agglomérat informel de groupes patriarcaux consanguins dont l’origine remonterait à des ancêtres spirituels conçus simultanément comme anthropomorphes et zoomorphes. Pour autant, cette description dépeint cependant une organisation sociale plus archaïque qu’elle ne l’est aujourd’hui. Lorsque des termes techniques sont employés, ils proviennent soit du Sosva (Mansi), soit du Kazym (Khanty).

De nos jours, l’anthropomorphisme est dominant dans la religion ougrienne mais un zoomorphisme latent peut être observé dans de nombreuses catégories d’êtres surnaturels. Le culte des esprits auxquels  les âmes d’ombre des morts donne lieu est un élément productif supportant des formes variées : (1) le culte des ancêtres en général ; (2) le culte de personnalités hégémoniques dont la variante antérieure (période des chefferies) est le culte des héros tandis que la variante ultérieure est celui des chamans et autres dignitaires ; (3) le culte de ceux ayant trouvé une mort exceptionnelle. Une particularité des groupes nordiques est d’avoir incorporé à la fois les personnages mythologiques principaux et les diverses figures de classes non-individualisées dans un système d’esprits gardiens liés à des lieux concrets et à des unités sociales. Cette catégorie, que l’on peut qualifier « d’esprits gardiens seigneurs de guerre », est devenue primordiale dans le système religieux et dans la pratique du culte.

Pour faire simple nous pouvons distinguer, selon le degré du culte, les catégories suivantes  :

1. Les vrais êtres individuels du culte. Ceux-là ont leurs propres prescriptions, interdictions, fêtes et sacrifices réguliers ; dans le folklore, des chants et des prières d’invocation leur sont attributives. Les termes pupigh (Man.) et iungx (Kh.) désignent leur classe la plus commune (pouvant également être représentée sous forme d’idoles).

2. Les êtres d’un plus haut niveau dans la croyance. Les relations avec ces êtres sont très réglementées et leur bienveillance peut être acquise en pratiquant l’hospitalité ou, dans certains cas exceptionnels, par des sacrifices plus conséquents. Des êtres d’un plus bas niveau dans la croyance et uniquement lié à des pratiques préventives et prohibitives ont également été identifiés. Lorsqu’ils sont mis en scène dans des pièces jouées lors de la fête de l’ours, des formes moindres de magie langagière (incantations, courtes prières) leur sont adressées. Par ailleurs, certains de ces êtres n’ont pas de culte. Les êtres du folklore ne jouent aucun rôle dans la croyance ou dans la pratique du culte.

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District autonome des Khantys-Mansis (Iougra).

Conceptions de l’Univers

A l’origine, la cosmologie ob-ougrienne était verticale et tripartite : supérieure (le ciel), intermédiaire (la terre) et inférieure (le monde souterrain). Une conception de ces mondes sur sept niveaux  existe mais n’est pas clairement établie. Dans la sphère inférieure du ciel habitent les Vieux du Vent, nommés d’après les points cardinaux, tandis que dans les différentes couches supérieures du ciel tournoient le Soleil Femme et son attelage de chevaux ainsi que le Vieil Homme Lune et son traîneau de chiens arctoïdes. Plus tard, cette représentation du monde fut concurrencée par un système horizontal avec l’Ob supérieur (Sud), l’Ob moyen et l’Ob inférieur (Nord). De la sorte, le Sud est considéré comme la région féconde d’où viennent les oiseaux migrateurs, foyer de l’arbre-monde et du lac de la fontaine de la jouvence. A l’inverse, la terre obscure des morts se situe à l’embouchure de l’Ob, sur l’océan Arctique. À l’heure actuelle, une conception syncrétique mêlant ces deux visions prédomine.

La Terre, apportée par morceaux par deux oiseaux représentants de l’Autre Monde (un petit et un grand huards) fut étalée sur la mer primitive et prend la forme d’un disque. Un poisson ou un animal fantastique la soutient. Dans la version actuelle, le fils du couple ancestral mythique (identifié soit au dieu Pelim, soit à l’Homme d’Outremer, deux esprits gardiens seigneurs de guerre) joue un rôle important. En collaboration avec l’homologue du chef des dieux, le personnage folklorique Kul, il a créé l’humanité avant de décimer sa progéniture dans un déluge de feu puis l’a dispersé à travers le monde. Antérieurement aux Mansis et aux Khantys actuels, il y eut bien d’autres périodes selon le mythe. Dans le folklore, les plus richement détaillées sont la période des communautés ancestrales et l’époque héroïque de l’origine des esprits gardiens seigneurs de guerre.

Figures mythologiques générales

Dans le système vertical, la sphère supérieure est incarnée par le principal dieu à fonction positive, le Père du Ciel Supérieur (Man., Num Torem Aś ; Kh., Nŭm Turem Aśi). Symbolisé par la voûte céleste, il prend l’apparence d’un vieillard et joue un rôle actif dans les modifications climatiques liés au cycle des saisons mais reste passif vis-à-vis de l’homme. N’ayant guère de culte, il ne peut être approché que par l’intermédiaire d’un esprit de haut rang. Sa femme est la Mère de la Terre (Inférieure) (Man., [Joli-]MāAngkw). Son homologue est le seigneur de l’Autre Monde. Le recoupement entre la vision horizontale du monde et l’emplacement spécifique des lieux de culte a produit des figures trinitaires syncrétiques. Au-dessus du Père du Ciel, deux ancêtres issus du folklore sont apparus (Man., Kośar Tōrem et Kores Tōrem). Deux autres personnifications folkloriques peuvent également prendre place à ses côtés (Kh. Nŭm Sĭwes et Nŭm Kŭres Kŭres). Sous le nom de Mère du Ciel (autre figure folklorique), sa femme est désormais perçue comme appartenant à la même catégorie. Elle a été identifiée d’autre part à la déesse Kalteś, un des esprits gardiens seigneurs de guerre. Ce même principe féminin de fertilité se retrouve dans la trinité de la Femme du Sud, Kalteś et de la Femme d’or. Les incarnations concrètes du seigneur de l’Autre Monde incluent l’esprit gardien seigneur de guerre Maladie ainsi que le Vieil Homme de la Terre Inférieure et le « Diables », maître fictif des mauvais esprits appelé kuł.

Les esprits gardiens seigneurs de guerre

Ce sont des divinités de la nature liées à des unités sociétales de niveau supérieur (communautés, peut-être auparavant tribus). Leur ancienneté est attestée par le fait que leurs attributs préservent souvent des caractéristiques propres à l’élevage équin pratiqué aux abords des steppes. De nos jours, leur groupe le plus représentatif est indigène au territoire des Mansis et des Khantys du Moyen-Ob, région autrefois célèbre de la principauté de Koda. Les membres de ce groupe, énumérés ici avec leur formes animales correspondantes, leur communauté et leur lieu de culte, sont les suivants :

1. Kalteś, ou plus populairement Mère (Man., Śān ; Kh., Ăngki ; femelle oie sauvage, cygne, lièvre ; communauté moś ; village de Kaltisjan). Originellement déesse du ciel, Kalteś est la seule cavalière parmi les esprits gardiens  seigneurs de guerre. C’est elle qui décide du nombre, du sexe et de la longévité des enfants ; elle aide aussi à l’accouchement. Elle est diversement interprétée comme étant l’épouse, la sœur ou la fille du dieu du ciel. Parmi ses attributs, notons ceux négatifs de l’infidélité et de l’entêtement.

2. L’Homme qui veille sur le monde (Man., Mir Susne Xum ; Kh., Mĭr Šawijti Xu ; oie sauvage, grue ; communauté moś ; village de Belogorje). Ses autres noms sont Seigneur d’or, le Cavalier et l’Homme de l’Amont. Il est le fils cadet du dieu du ciel, figure centrale de la religion ob-ougrienne, et tient le rôle de héros mythique dans l’ordonnance du monde. Marié aux filles de figures symbolisant la nature, il s’emploie à satisfaire le besoin des Hommes. Son champ d’action s’étend aux trois mondes. Il occupe le plus haut rang d’honneur parmi ses frères, veillant sur le monde et sur l’humanité. Pour y parvenir, il fait le tour du monde sur son cheval ailé. Il fût d’abord conçu comme un dieu solaire avant de se rapprocher d’un médiateur chamanique en devenant le principal interlocuteur du Dieu du ciel.

3. Le Vieil Homme de la Ville Sacrée (Man., Jalp-ūs Ōjka ; Kh., Jem Woš Ĭki), aussi connu sous le nom de Vieil Homme Griffu (Man., Konsing Ōjka ; Kh., Kŭnšeng Ĭki ; ours, souris ; communauté por ; village de Vežakar). Dans la région centrale de son culte, il est considéré comme un des fils du Dieu du ciel. Ses fonctions sont équivalentes à celles de l’Homme qui veille sur le monde. Sous la forme d’une souris, il va récupérer sous terre les âmes d’ombre des malades aux esprits infernaux les ayant volé. C’est un ancêtre totémique de la communauté por.

4. Le Seigneur Maladie (Man., Xuĺ Ōter ; Kh., Xĭń Wurt ; grand huard, village de Sumutnyol) et le Vieil Homme de la Terre Inférieure (Kh., Ĭł Mŭw Mŭw Ĭki ; petit huard ; Sumutnyol) sont deux incarnations du Seigneur des enfers. Le premier vole les âmes, le second les asservit ou les mange. Dans leur empire, ils ont une famille et une foisonnante armée de serviteurs constituée d’esprits malades. Ils sont également à l’origine des insectes indésirables et de la vermine. Certaines versions interprètent le Seigneur de l’Autre Monde comme le fils du Dieu du ciel. En tout cas, il agit comme le subordonné du dieu du ciel dans le système vertical et comme le subordonné de Kalteś dans le système horizontal. Sous le nom d’Homme de l’Aval, il complète également l’Homme qui veille sur le monde.

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Kaltes, oeuvre de Susan Seddon-Boulet, 1993.

Les modèles du monde médian

Les croyances concernant le monde médian révèlent une symbolisation générale mais non exhaustive des éléments naturels. La Mère du Feu en est la figure la plus importante mais la Mère de la Terre et la Mère de l’Eau font également l’objet de cultes mineurs.

L’opposition terre-eau

Cette opposition est clairement manifestée par les variantes forestières et aquatiques de type łungx à fonction positive qui veillent sur les ressources naturelles d’un territoire donné. Dans les régions de l’est et du sud, ce sont des figures de culte importantes ; dans le nord, elles ont été éclipsées par les esprits gardiens seigneurs de la guerre locaux et par le culte du peuple mis. Étroitement liés à leur culte, les esprits plus individualisés de type łungx sont associés à des objets naturels précis (hauts lieux, rochers, arbres, trous d’eau). Leurs homologues négatifs sont les esprits forestiers et aquatiques kuł, des êtres qui représentent le monde souterrain.

La sphère forestière

Opérée sur plusieurs époques, la fusion des conceptualisations a conféré à l’ours le caractère de médiateur universel. Ses origines le rattachent au monde supérieur ; sa demeure et ses liens avec la société humaine le lient au monde intermédiaire ; son âme ayant la forme d’une souris l’unit au monde inférieur. Enfant du dieu du ciel, il a acquis la connaissance du monde médian et a conçu le désir d’y descendre malgré l’interdiction paternelle. Son père lui autorisa la descente a condition d’obtenir sa nourriture de manière pacifique. Il en fit également le juge des normes social, le gardien du serment de l’ours. Mais l’ours viola l’interdiction et devint ainsi la proie des hommes.

L’ours tué a le rôle d’hôte divin qui, après la consommation rituelle de sa chair, transfère aux cieux les sacrifices et le culte folklorique qui lui sont dédiés, assurant ainsi sa renaissance et celle de l’ordre naturel. Il existe un tabou langagier particulier concernant l’ours et sa chasse. Les activités qui y sont associées sont hautement ritualisées.

Ce qui suit est une description de la fête des ours dans sa variante (nordique) la plus caractéristique. Après les cérémonies de purification, l’ours (c’est-à-dire la peau de l’ours placée sur un support) est honoré de trois à sept nuits (selon l’âge et le sexe de l’ours) par des spectacles de nature hospitalière, éducative et amusante. En tant qu’artistes, seuls les hommes peuvent y participer. Le répertoire diurne commence par une partie didactique dans laquelle le délit du meurtre (de l’ours) est dépeint. Des chansons épiques sur l’origine de l’ours, sur le premier sac avec sa peau par un personnage mythique, sur sa fonction de juge et sur la mort de l’ours particulier présent à la cérémonie sont donnés. S’en suit une partie ponctuée d’interludes dansés destinés à divertir l’ours bien que leur fonction pour les humains soit didactique. Des joueurs portant des masques en écorce de bouleau exécutent de brèves pièces théâtrales accompagnées par des chants et des pantomimes. Les pièces ne durent que quelques minutes mais peuvent se compter par centaines. Elles renvoient aux motifs clefs de la nature, de la société, du surnaturel et du quotidien dans leur interdépendance. Leur qualité esthétique va du comique au sublime. Différents genres sont représentés par des chansons et des jeux qui dépeignent la prolifération, le mode de vie et la capture de diverses espèces animales, ainsi que par des chants et des jeux interprétés par un être mythique ou une figure de clown faisant participer les spectateurs à l’action.

Durant la partie la plus sacrée du festival, les esprits gardiens seigneurs de guerre sont invoqués. Représentés par des acteurs costumés, ils exécutent une danse qui assure le bien-être de la communauté. Lorsque la viande d’ours est consommée, on le fait comme s’il s’agissait d’oiseaux en train de festoyer. Après ça, l’ours est instruit sur la façon de retourner au ciel. Pendant ce temps, le crâne de l’animal et l’attirail du festival sont emmenés dans un endroit spécial où l’on entrepose les objets de culte.

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Tête d’ours sanctifiée (photo de Antti Tenetz).

Reflet de la structure sociale dans la sphère forestière

Deux types d’êtres forestiers anthropomorphes mènent des activités quotidiennes similaires à celles de la communauté et peuvent même se marier avec des humains. Les mis sont des chasseurs hors pair ; leur bienveillance aide les humains à réussir dans cette activité. Les mis prennent pour compagnons ceux qui disparaissent en forêt sans laisser de traces. Les mengk sont censés être des géants simples d’esprit et malveillants. Les Mansis du Nord associent le peuple mis à la communauté moś et le peuple mengk à la communauté por. Par le biais du culte des morts, l’origine de certains esprits gardiens seigneurs de guerre est apparentée à ces êtres.

La sphère aquatique

Alors que l’être dominant la forêt est l’ours, le seigneur des eaux (Man., Wit Xōn ; Kh., Jĭngk Xon, Jĭngk Wurt) est semblable à un esprit gardien seigneurs de guerre de haut rang. Le Roi des Eaux n’est pas affilié à une unité sociale mais chaque groupe pense connaître son lieu de résidence, toujours le cours d’eau d’où migrent les poissons (les groupes du nord le situent par exemple dans l’embouchure de l’Ob, les groupes du sud dans l’embouchure de l’Irtych). Le Roi des Eaux possède une famille et règne sur les esprits et les autres êtres aquatiques. Sa fonction principale est de diriger la migration des poissons. Les esprits gardiens seigneurs de guerre qui habitent à la sortie des affluents participent à leur redistribution.

L’opposition village-forêt

Le panthéon sylvestre est beaucoup plus riche que son homologue aquatique. Cela est en partie dû à l’opposition entre village et forêt. Le lieu propre aux esprits de type łungx est marqué par l’emplacement de leur lieu sacré ; certains êtres de rang inférieur (par exemple le fantôme potčak des Khanty orientaux) sont subdivisés en variantes explicitement forestières ou villageoises. D’autres figures manquent d’équivalents pertinents mais peuvent néanmoins être interprétées en fonction de cette opposition. On peut notamment citer la Femme sac à dos en écorce de bouleau identifiée à la figure folklorique de la femme por anthropophage, l’elfe nommé Être du Village-Carré, la Femme tas d’ordures, la Femme du bain, la Femme qui fabrique des cordes de tendons et bien d’autres.

La sphère humaine

L’esprit gardien seigneur de guerre attaché à un lieu concret n’est pas seulement le représentant unique de la communauté mais définit également la catégorie centrale de sa vie cultuelle. Les fonctions principales de l’esprit gardien seigneur de guerre sont de repousser les esprits nuisibles (surtout ceux qui engendrent la maladie), de porter secours face aux dangers et d’assurer la bonne fortune lors de la chasse et de la pêche. L’esprit gardien seigneur de guerre apparaît sous deux formes : en tant qu’humain, généralement sous les traits d’une femme luxueusement parée ou d’un guerrier en armure portant l’épée, ou en tant qu’animal sous la forme d’une espèce spécifique de bête sauvage devenant alors taboue pour l’unité sociale concernée. Sous sa forme humaine (ou, plus rarement, animale), il peut être représenté par des images en bois comportant parfois des disques métalliques, ou entièrement en métal. Les dépendances de l’image se composent d’un lieu sacré à l’extérieur du village et des objets qui y sont entreposés : l’idole et/ou son attributa, une petite chambre construite sur pilotis pour conserver les offrandes, une table de sacrifice, des poteaux ou des arbres appelés tir et un arbre sacré. L’esprit gardien seigneur de guerre s’adresse à son groupe comme à ses « petits » ou à ses « enfants « . En tant que projection des relations réelles au sein du groupe, il jouit d’une parenté spirituelle à la fois ascendant et descendant, agnate et cognat. Son culte se caractérise par la présence d’une idole gardienne particulière ou d’un chaman et par des prescriptions concernant à la fois les cérémonies communautaires cycliques, les animaux et les objets sacrificiels.

Bien qu’étant lié à un lieu particulier, un esprit gardien seigneur de guerre peut apparaître n’importe où et à la demande de n’importe qui. Sa relation aux individus se manifeste par le fait qu’il choisisse un protégé. Chaque humain a un esprit gardien seigneur de guerre « maître de sa tête ». Les esprits de rang supérieur peuvent choisir n’importe qui comme protégé ; les esprits de rang inférieur sont limités aux membres de leur propre communauté. Les Ob-Ougriens se définissent les uns par rapport aux autres en fonction des relations établies entre leurs esprits gardiens seigneurs de guerre ; ils identifient les esprits en fonction du village considéré comme le centre du culte donné.

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Ostyaks de l’Ob, fin du XIXe siècle.

Hiérarchie des esprits gardiens seigneurs de guerre

La communauté associée à un esprit peut occuper différentes places dans la hiérarchie sociale : supérieure (communauté, base clanique), moyenne (unités correspondant grosso modo à un clan et à ses branches) ou inférieure (groupes locaux plus petits). Le rang d’un esprit est déterminé par cette hiérarchie et par le « pouvoir » et les fonctions lui étant attribués, qui bien souvent équivalent directement à l’ancienneté de l’esprit et à la complexité de son profil typologique. De manière générale, les Ob-Ougriens distinguent trois catégories hiérarchiques d’esprits. Les esprits appartenant au rang élevé (et moyen supérieur) sont qualifiés de « puissants » (Man., ńangra ; Kh., tarem). Parmi eux, les enfants du dieu du ciel sont mis à part en tant que groupe distinct. Outre les personnages mythologiques généraux, le Vieil Homme de la Sosva moyenne, l’Esprit de l’eau Lozva, le Vieil Homme du village Tegi et la Dame Kazim occupent ce rang. Les subdivisions de la catégorie moyenne, chef-lieu du culte des héros, s’établissent en fonction de l’opposition entre les groupes indigènes et les groupes immigrants. Les esprits des groupes immigrés sont appelés « acquéreurs de terres ». Parmi les esprits de rang inférieur, ceux qui ont un caractère local se distinguent parfois par les termes « maître du village » ou « maître de la région ». L’esprit jouissant du rang le plus élevé est la déité en chef.

Tout comme les groupes sociaux associés à leurs cultes, les esprits gardiens seigneurs de guerre ne forment pas un système clairement structuré. L’interprétation de leur rang et de leur parenté varie d’une région fluviale à l’autre. Cependant, des sous-systèmes généalogiques, locaux ou fonctionnels, peuvent  se développer dans certaines régions. L’ordonnance généalogique repose sur le fait que les groupes migrateurs apportent  une copie de leur esprit d’origine ou déclarent que l’esprit indigène de leur nouveau foyer est la progéniture de leur esprit originel. La diversité du culte des esprits supérieurs correspond à peu près aux régions dialectales. Les descendants de ces esprits peuvent prendre des noms différents de ceux de leurs parents et peuvent même apparaître sous la forme d’animaux. Les enfants des esprits de rang moyen sont souvent – du moins en ce qui concerne le nom et la forme – des copies exactes de leurs aînés. Par exemple, l’esprit nommé le Vieil Homme Ailé ou bien le Vieil Homme au Couteau apparaissent respectivement sous forme d’aigle et de luciole dans des villages très éloignés les uns des autres. Dans les sous-systèmes locaux, les esprits de haut rang dominent tous les autres esprits dans leur sphère cultuelle.

Le développement de ces esprits s’est effectué selon deux axes : les cultes de natures variées et les multiples imbrications du culte des morts. Ces deux lignes de développement contiennent des éléments zoomorphes et anthropomorphiques qui se reflètent dans la forme diploïde des esprits. La symbologie animale des forces naturelles est zoomorphe. Les strates les plus anciennes de cette symbologie (le culte des oiseaux aquatiques par exemple) datent au minima de la période finno-ougrienne. L’autre composante zoomorphe est de caractère totémique ; sa strate la plus ancienne pourrait être ougrienne tandis que la plus récente est arctoïde et semble influencée par la religion des populations autochtones sibériennes assimilées. La plus ancienne strate démontrable de la composante anthropomorphique réside dans un groupe de divinités de la nature ayant préservé des traces de l’élevage équin méridional. Également anthropomorphiques, le culte des ancêtres et le culte des héros sont à l’origine du rôle prédominant des esprits gardiens seigneurs de guerre. Au culte de ces derniers vient s’ajouter le culte des personnes dont la mort est, en quelque sorte, extraordinaire. Une autre composante est le culte des esprits propriétaires de lieux ou d’objets naturels

Les esprits gardiens familiaux

Appelés « esprits de la maison » (Man., kol puping ; Kh., xot łungx), ces esprits anthropomorphes sont difficiles à différencier des esprits gardiens seigneurs de guerre de rang inférieur. Ils sont considérés de manières diverses, soit comme les descendants d’un esprit gardien seigneur de guerre ou de son assistant spirituel soit comme l’esprit d’un parent décédé ou l’esprit propriétaire d’un objet présentant quelque intérêt (une découverte archéologique en métal par exemple). Leurs dévots les contactent par rêves ou par l’intermédiaire d’une personne ayant des fonctions cultuelles. Ces esprits protègent et assurent le succès de la chasse et de la pêche. Le succès de cette dernière fonction peut entraîner un élargissement de son cercle de dévotion. En cas d’échec, ses représentations sous forme d’idoles subissent en revanche des mauvais traitements en guise de punition, voire une destruction complète. L’idole, son attribut et les cérémonies associées à l’esprit gardien de la famille sont des répliques miniatures de ceux associés aux esprits gardiens des seigneurs de guerre ; cependant, le folklore qui lui est attaché est en déclin. Les esprits protecteurs individuels ont des profils typologiques similaires.

Les esprits médiateurs

La documentation concernant l’esprit individuel assistant le chaman – connu sous le nom d’ « esprit vivant » (Man., liling puping ; Kh., łileng łungx) ou, lorsqu’il sert seulement à obtenir des information, d’ « esprit parlant » (Man., potertan puping) – est extrêmement pauvre. Sur le plan typologique, ce genre d’être est semblable aux esprits familiaux ou individuels et sert probablement de simple messager dans les interactions entre les chamans et les esprits gardiens seigneurs de guerre.

Conception de l’âme

Les conceptions de l’âme sont syncrétiques et pas toujours très claires, même pour les Ob-Ougriens. A l’origine, elles étaient doubles : les esprits du souffle (Man., lili ; Kh., łił) et les esprits d’ombre (Man., Kh., is).

L’esprit du souffle – symbolisant plus ou moins la personnalité individuelle – a la forme d’un petit oiseau ; il siège dans la chevelure ou la coiffe. Les personnages des épopées héroïques pouvaient envoyer des oiseaux qui vivaient sur le haut de leur crâne ou sur leur coiffe chercher des informations ; ils pratiquaient également le scalpe, moyen par lequel ils pouvaient prendre possession de l’âme de n’importe quel ennemi. Ce qu’on nomme âme peut être considérée comme une variante posthume de l’esprit du souffle (chez les hommes elle est constituée de cinq parties, chez les femmes de trois, et renaît dans la progéniture consanguine).

Les âmes d’ombre – symboles des fonctions émotionnelles et végétatives – ont la forme d’humains ou d’oiseaux. Un de leurs sous-types peut quitter le corps pendant le sommeil, en cas de peur ou d’évanouissement ; il peut aussi devenir la proie des esprits malades. Après la mort, il reste un certain temps aux abords de la maison puis part vers le nord pour le pays des morts. L’autre sous-type a un caractère plus matériel ; ses propriétés sont à peu près celles des ombres. Après la mort, il passe une vie presque banale dans le cimetière jusqu’à ce que le corps se désagrège. L’âme libre est une sorte d’âme endormie vivant sous la forme d’une grouse ; sa destruction entraîne l’insomnie puis la mort. En certaines circonstances néfastes, les âmes d’ombre se transforment en fantômes.

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Coiffe de fourrure khanty.

Conceptions de l’au-delà

L’au-delà est une inversion en miroir du monde réel, mais sans les corps célestes. L’âme vit la même vie que son propriétaire terrestre et sous la même forme, mais à l’envers. Une fois retournée à l’époque de la naissance, elle réapparaît dans le monde réel sous la forme d’un insecte ou d’une araignée. Les divergences sont minimes mais on considère que l’âme des suicidés est séparée et punie. L’expiation des offenses morales semble découler d’une influence non-indigène.

L’âme d’une personne décédée peut avoir trois représentations matérielles. Il était autrefois impératif de fabriquer une poupée en bois, en tissu ou en cheveux (Man., iterma ; Kh., šungŏt ; littéralement, « celui qui souffre » ; upet akań, « bébé cheveux ») pour l’âme réincarnée. Jadis, cette représentation était tellement identifiée au défunt que les veuves la nourrissaient régulièrement et couchaient avec. Chez certains groupes, la poupée se transmettait de génération en génération avant d’être généralement placée dans la tombe ou brûlée. Une figure particulière en bois été sculptée pour l’âme des personnes exceptionnelles. Progressivement, le culte de ces représentations permit à ces âmes d’atteindre le statut d’esprits gardiens familiaux. Enfin, dans certaines régions, une figurine pour ceux dont les restes ne pouvaient être récupérés était fabriquée et conservée en un lieu de stockage séparé après une cérémonie d’enterrement symbolique.

Les médiateurs

Les Ob-Ougriens appartiennent à la zone marginale du chamanisme sibérien. La figure du chaman est relativement peu importante, sa signifiance étant quelque peu éclipsée par les médiateurs agissant sans transe extatique profonde. Dans l’ensemble, l’étude du chamanisme Ob-Ougrien est entravée par une documentation extraordinairement imprécise.

Si le vrai chamanisme se cantonne hypothétiquement à la pratique de la transe extatique profonde accompagnée de tambours, on se trouve face à deux types de personnes situés hors de cette stricte délimitation. Le premier type « avec interactions unilatérales » comprend tous ceux qui transmettent de la sphère humaine aux esprits mais ne peuvent percevoir la réaction de ces derniers. Le gardien de l’idole dans son rôle de maître de cérémonie, l’ « homme qui prie » et les chanteurs épiques dont l’activité n’est pas de nature curative appartiennent à cette catégorie. Le second type « avec interactions bilatérales » est formé par tous ceux capables d’obtenir des informations de la part des esprits et qui, d’une certaine façon, peuvent les mettre en mouvement. Ces exploits peuvent être accomplis durant le sommeil ou dans une légère transe. Chez les Khantys de l’Est, les seules catégories connues sont celles qui effectuent la médiation par le chant accompagné d’instruments à cordes, les rêves ou l’appel aux esprits des animaux de la forêt. Au nord, un possible équivalent mansi est le potertan pupgheng xum (« homme-esprit parlant ») qui invoque ses esprits prophétiques au moyen d’un instrument à cordes.

Sur le plan terminologique, les Ob-Ougriens ne font guère de distinction entre l’activité des chamans et celle des personnes s’adonnant à la médiation au moyen d’objets en fer (hache, couteau) et à la transe légère. Le mot « magie  » (Man., pēnigh ; Kh., śărt) et son dérivé verbal « faire de la magie » (Man., pēnghungkwe ; Kh., śărtti) peuvent se référer dans les deux langues à l’une ou l’autre de ces deux pratiques. Les Mansi considèrent que la « personne qui pratique la magie » et qui opère sans tambour (Man., pēnghen xum) appartient à une catégorie inférieure de chamans ; ils font toutefois une distinction terminologique entre celui-ci et le véritable chaman battant tambour.

La magie destructrice se servant des esprits à des fins négatives est employée par le « lanceur de sorts » (Man., sepan ; Kh., sepan[eng] xu ; ce dernier terme pouvant également désigner le chaman) et par la « personne destructrice » des Mansis (surkeng xum) ou la « personne qui connaît les sorts » (mutrang xum). Ces individus sont capables de porter malchance à la chasse ; ils peuvent aussi causer la maladie et la mort. Bien qu’étant distincts sur le plan terminologique, ils entretiennent une relation trouble avec la figure du chaman.

Le chaman

Apparemment, le chamanisme chez les Ob-Ougriens est une variante assez développée d’un type paléo-asiatique dépourvu de voyage chamanique. En raison des influences étrangères, il existe exceptionnellement chez les Khantys orientaux un système plus élaboré de voyages et d’esprits assistants. Aucun folklore particulier n’est associé au chaman. De même, la figure de la chamane prophétisant au moyen de danses giratoires apparaît tardivement dans un type assez récent de chant héroïque. Il n’y a pas de preuve formelle de l’influence exercée par les peuples voisins sur le chamanisme ob-ougrien ; bien que dans les régions périphériques certaines caractéristiques issues de nombreuses sources possibles aient été adoptées, aucune de ces influences ne peut être qualifiée de dominante.

Le chaman peut fournir n’importe quel service cultuel. Sa tâche principale est de défendre l’âme d’ombre contre les esprits malades. Le chaman occupe également un rôle extrêmement important en tant qu’acquéreur et interprète d’informations (puisqu’au moins une douzaine de causes surnaturelles différentes peuvent donner lieu à des événements défavorables). Ses fonctions comprennent aussi la prophétie, la découverte d’objets perdus, les requêtes envers l’âme des morts et la redirection de l’âme d’un animal sacrificiel vers les esprits. Le nombre de fonctions pouvant être exigés du chaman varie d’une région à l’autre. La participation du chaman aux rites de passage, à la fête de l’ours et aux cérémonies sacrificielles moins importantes n’est pas typique. Il n’y a aucune preuve que le chaman possède le rôle de conducteur des âmes. Le chaman acquiert la plus haute importance dans les situations de péril affectant la communauté.

Il n’existe pas de catégories explicites de chamans parmi les Ob-Ougriens. La force du chaman dépend de la nature et du nombre de ses assistants spirituels ou des esprits gardiens seigneurs de guerre qu’il est susceptible d’ influencer. On distingue les chamans forts des chamans faibles, mais sans terminologie particulière. Il n’existe pas de données fiables pour distinguer les chamans « noirs » des chamans « blancs ». En fait, l’activité du chaman est ambiguë car il peut, pour racheter l’âme du malade, offrir l’âme d’un autre ; en cas de rivalité, il met en danger sa propre vie et celle de sa famille.

Comme tous les autres médiateurs, le chaman est en principe au service de tous. Son activité, qu’elle soit rémunérée ou non par de menus cadeaux et/ou l’hospitalité, est insuffisante pour lui assurer une subsistance indépendante. Le chaman ne peut augmenter ses revenus qu’en préservant les esprits gardiens seigneurs de guerre de haut rang. Hommes et femmes peuvent être chamans mais en général les premiers ont un statut plus élevé.

Il n’y a pas de données fiables sur les vêtements ou sur les accessoires particuliers aux chamans ; le bonnet et le bandeau sont toutefois attestés en tant que coiffes. Le type de tambour principal est ovale, avec un cadre à la fois sonore et décoratif. Sa poignée en forme de Y est parfois ornée par la représentation du visage d’un esprit. La peau n’est pas décorée ; la position des pendentifs (en métal) varie. Le tambour peut être remplacé par un instrument à cordes. L’amanite tue-mouche est le narcotique habituellement employé.

La sélection et le recrutement des apprentis chamans s’effectuent de manière passive et sont généralement attribués à la volonté de la divinité principale ou de l’Homme qui veille sur le monde. La sensibilité, les comportements déviants et les prédispositions musicales sont requises ; les marques somatiques, la maladie et l’héritage font également partie des référents mais n’ont pas valeur universelle. Le candidat prépare son répertoire en tant qu’assistant sans bénéficier d’une initiation, n’assumant que progressivement son rôle.

La séance chamanique se déroule dans une maison obscure où le chaman communique – par des chants accompagnés de tambours puis de danses giratoires – avec les esprits gardiens seigneurs de guerre appropriés au cas. Des objets métalliques (tels que des flèches) disposés à cet effet annoncent par leur cliquetis l’arrivée des esprits (par le toit). Lorsque le contact est établi, le chaman est enveloppé par une brise chaude. Par la suite, un débat prolongé et dramatisé à propos des points suivants a lieu : (1) déterminer la cause du problème ; (2) convoquer l’esprit responsable ou le contacter par l’intermédiaire d’un esprit assistant ; (3) rechercher la cause du problème et la nature du sacrifice nécessaire pour y remédier ; (4) s’assurer de la bienveillance des esprits. Le rôle du chaman se limite à mettre en route les événements ; les actions elles-mêmes (c’est-à-dire le voyage, la récupération de l’âme du malade) sont effectuées par les esprits qui, s’ils résistent, peuvent gravement tourmenter le chaman. Ce dernier met fin à son état de transe et annonce alors ce qu’il en est ; il peut aussi participer à l’offrande d’un animal sacrificiel.

shaman

Chaman Khanty dans les années 1920.

Autres caractéristiques de la vie cultuelle

Les restrictions concernant la pratique religieuse des femmes considérées comme impures sont caractéristiques de toute la région. Si un objet, une créature vivante (en particulier le cheval), un lieu ou une cérémonie présente une signification particulière ou un caractère cultuel, il peut comporter une liste d’interdictions pour ces femmes. La visite des lieux sacrés des esprits gardiens seigneurs de guerre leur était interdite. Lors des fêtes de l’ours, elles ne pouvaient participer qu’aux intermèdes dansés. Les coutumes liées à la naissance et à la mort étaient entre les mains des femmes âgées. Les femmes possédaient parfois un lieu sacré à proximité du village et un culte distinct dédié à Kalteś. Parmi les hommes, ceux qui avaient pris en charge les idoles familiales après la mort de leurs parents étaient les plus estimés.

Dans le culte des esprits gardiens seigneurs de guerre, il y avait vraisemblablement des différences de cérémonie selon la communauté (surtout en ce qui concerne le culte de l’ours) et selon le groupe consanguin. Ainsi, lors des cérémonies communes, les détenteurs du culte en question jouaient un rôle actif tandis que les nouveaux venus ou les invités jouaient un rôle relativement passif.

Les vacances collectives périodiques sont importantes dans le maintien des relations sociales. La fête qui regroupait et impliquait le plus était le festival organisé par la communauté por dans le village de Vežakar. Ayant lieu tous les sept ans, il durait trois mois et suivait le modèle de la fête de l’ours. Plusieurs centaines de participants des régions nord venaient participer à cet événement. Des visites périodiques aux esprits gardiens seigneurs de guerre au cours desquelles les dévots faisaient des sacrifices communs étaient parfois exigées. Des groupes généralement endogamiques prenaient part aux grandes fêtes liées à des concours cultuels, à des pratiques prophétiques, à des chants épiques (pour le divertissement des esprits), à des pièces de théâtre et à des divertissements. La prescription des pèlerinages aux esprits gardiens seigneurs de guerre de haut rang engendraient souvent des relations plus étendues, tout comme les diverses collecte d’aumônes entreprises dans l’intérêt du maintien du culte de ces esprits.

Cérémonies sacrificielles

Les sacrifices sont de deux sortes. (1) Dans les sacrifices sans effusion de sang (Man., pūri ; Kh., por), les esprits absorbent les vapeurs (ou « force ») des aliments et des boissons alcoolisées qui leur sont proposés ; les humains présents les mangent ensuite. (2) Dans les sacrifices de sang (Man., Kh., jir), les esprits reçoivent une partie du corps de l’animal qui abrite l’âme (le sang, certains organes, la tête, la peau entière) et prennent également possession de l’âme d’ombre de l’animal. Le plus précieux des animaux sacrificiels est le cheval qui était sacrifié à des personnalités mythologiques de haut rang (en particulier l’Homme qui veille sur le monde) dans toute la région indépendamment de la présence ou de l’absence d’une culture équestre. En outre, le renne (dans le nord) et le bétail à cornes et les coqs (dans le sud) étaient des animaux sacrificiels rependus. On dit que les esprits de la sphère supérieure préfèrent les animaux de couleur claire, ceux de la sphère inférieure les animaux de couleur sombre. Lors d’un sacrifice nordique typique, l’animal est soit étranglé, soit frappé à la tête avec le dos d’une hache ; l’esprit est simultanément invoqué par des cris. L’animal est ensuite poignardé en plein cœur avec un couteau et saigné. Son sang et ses entrailles sont consommés crus sur place ; il y a des prescriptions particulières concernant la cuisson et la distribution de la chair. En plus des animaux, la fourrure, le tissu et les pièces de monnaie peuvent servir d’objets sacrificiels. Parmi les métaux, l’argent possède la plus grande valeur.

Les sacrifices périodiques peuvent être répartis entre deux catégories, annuels et macro-périodiques (tous les trois ou sept ans). Les sacrifices communautaires obligatoires sont liés à l’économie saisonnière ; ainsi, au printemps (saison de la pêche) et à l’automne (saison de la chasse) par exemple, les sacrifices effectués pour s’assurer de bonnes prises et d’un gibier abondant étaient fréquents en début de saison tandis que les sacrifices de gratitude se faisaient généralement en fin de saison. L‘automne était la saison la plus propice aux sacrifices d’animaux. Lors des sacrifices communautaires importants, le chaman participait et des hommes en transe extatique légère exécutaient des danses du sabre en commémoration des anciens actes héroïques de certains esprits gardiens seigneurs de guerre.

Précisons également que la représentation des esprits sous forme d’idoles chez les Ob-Ougriens n’a pas un caractère fétichiste et n’est donc absolument pas obligatoire. Elle n’a d’importance que comme figuration extérieure ou comme demeure de l’esprit ; si besoin est, l’image peut être remplacée par une nouvelle représentation.
sacrifice

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Sacrifice khanty de rennes sur les rives de l’Ob.

Influences non-indigènes

L’influence extérieure la plus archaïque (mais loin d’être la plus ancienne) se retrouve dans les éléments culturels dérivés des populations subarctiques assimilées. Ces traces sont évidentes dans la magie liée à la production ainsi que dans certains éléments du totémisme et dans le culte de l’ours. Si l’on accepte l’hypothèse que la communauté por se rattache à ce peuple subarctique inconnu, le nombre de ces éléments augmente. Les peuples de langue iranienne et turque ont influencé les proto Ob-Ougriens sur plusieurs époques, de la période finno-ougrienne (quatrième millénaire avant J.-C.) à la période agricole (jusqu’à environ 500 avant J.-C.). Ces peuples ont joué un rôle important dans le développement de l’élevage équin chez les Ob-Ougriens. Certaines traces de la culture des steppes ont été conservées à travers le rôle dominant du cheval comme animal sacrificiel et attributa divin, dans la représentation de personnages mythologiques de la sphère supérieure portant des vêtements ouverts à manches larges ainsi que dans la symbolique des images retrouvées sur les poteaux d’attelage. Plus récemment, la rencontre avec des peuples turcs (Tatars de Sibérie) a également apporté des éléments islamiques comme on peut le constater avec le livre du destin se présentant comme un attributum ainsi que dans certains éléments aux conceptions relativement différenciées du monde souterrain. Un nombre étonnamment important de termes religieux ont été empruntés aux Komis (Zyrianes) ou transmis par leur intermédiaire, en particulier concernant l’âme et la déesse de la fertilité. Cette influence des Komis a peut-être été renforcée lorsque ces derniers ont fui en Sibérie pour échapper à la conversion chrétienne d’Étienne de Perm (XIVe siècle).

L’intention première des efforts de conversion déployés par les orthodoxes orientaux (à partir du XVIIIe siècle) fut l’anéantissement des idoles de prime importance. Cette menace extérieure eut deux conséquences : une préoccupation accrue pour les objets cultuels et une dissociation entre les esprits et leurs représentations. En un siècle s’est développé un ensemble de villages rassemblés autour des églises déplaçant, dans la mesure du possible, les centres cultuelles des esprits gardiens seigneurs de guerre. Parfois, le clergé a exploité les identifications possibles entre les personnages des deux religions ; les formules de correspondance ont ainsi rapidement gagné du terrain ; le dieu du ciel a été assimilé à Dieu le Père, Kalteś à la Vierge Marie, l’Homme qui veille sur le monde à Jésus, Pelim à Saint Nicolas. Les Ob-Ougriens comprenaient exclusivement la nouvelle religion à l’aune de leurs propres catégories. Ainsi, une église était la chambre à idole du dieu russe, l’icône était l’idole elle-même (devant laquelle même les animaux étaient sacrifiés), la croix portée autour du cou était une amulette pour éloigner les êtres nuisibles de la forêt, et ainsi de suite. La vision chrétienne du monde a apporté peu de changements si ce n’est un accroissement progressif de la signification du dieu du ciel. Le changement qualitatif s’est produit simultanément à la russification, surtout pour les groupes du sud. En raison de la propagation de la civilisation et de l’athéisme, les jeunes Ob-Ougriens sont actuellement mal informés des questions religieuses et leur attitude envers leur héritage est inégale.

 

Traduction : Merle Bardenoir

 

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